Les Tatas Fripées, un laboratoire culturel au service du lien social

Publié le 30 mars 2026

À Rouen, dans le quartier Croix-de-Pierre, un lieu hybride attire des publics de tous horizons. Les Tatas Fripées, c’est à la fois un café associatif, une friperie solidaire et un véritable laboratoire culturel. Un espace chaleureux où l’on vient autant pour chiner que pour créer, déguster une boisson locale et surtout se rencontrer !

Dès la façade, le ton est donné : une ancienne mallette ouverte déborde de jeans affichés à -50 %, un petit jardinet aux couleurs arc-en-ciel et le programme de la semaine : soirées jeux de société, concerts, brunch, annoncent une effervescence joyeuse et accessible.

En poussant la porte, on découvre un coin café qui propose une carte de boissons locales sous des néons colorés, une boule à facettes et des guirlandes lumineuses qui donnent au lieu des airs de fête permanente.

Côté friperie, le plus cher ? Un manteau à 10 euros. Un jean Levi’s au même prix qu’un H&M. Pas de surenchère de marque : des tarifs fixes, des dons 100 % locaux, et la conviction qu’il existe « largement assez de gisements textiles sur le territoire » nous indique Pauline Fiquet, coordinatrice du projet. Ici, rien n’est figé : les portants roulent pour laisser place à un concert.

Sur la droite, une cheminée factice aux flammes imaginaires, deux fauteuils ocres et un tapis composent un coin cosy qui invite à s’attarder. On peut s’y installer pour apprendre à réparer un vêtement ou tout simplement prendre le temps de rencontrer l’autre.

De l’initiative individuelle à l’élan collectif

Pour Pauline Fiquet et Camille Berthelot, fondatrices des Tatas Fripées, l’idée était de créer un lieu de rencontre autour de la culture, avec l’enjeu de proposer une programmation accessible financièrement, mais aussi dans sa diversité. « Le but, c’est que chacun y trouve son compte », souligne Pauline. Avant même l’ouverture, elles mènent une trentaine d’interviews anonymes d’habitant·es pour vérifier que leur intuition correspond à un véritable besoin, puis testent leur démarche à travers des événements “hors les murs” dans différents quartiers de la ville de Rouen. La période est intense pour les deux fondatrices : le projet nécessite un fort investissement personnel, au point que la frontière entre vie professionnelle et vie privée peut devenir floue.

Mais petit à petit, le projet se développe collectivement, porté par une diversité de personnalités réunies autour d’un socle de valeurs communes. « Ce projet, on ne l’a pas porté à deux, on l’a porté à plusieurs », rappelle Pauline. Chacun et chacune y apporte sa sensibilité, son énergie, ses convictions. Cette pluralité nourrit le projet autant qu’elle le met à l’épreuve : elle suppose des débats, des désaccords, des confrontations d’idées. Pour Pauline, c’est précisément dans cette dynamique vivante que le lieu trouve sa richesse.

Aujourd’hui, les Tatas Fripées fonctionnent en gouvernance collégiale avec sept coprésident·es. Les décisions courantes sont prises au sein de pôles dédiés (communication, programmation, recherche de financements, RH associative, etc.), tandis que les orientations plus structurantes sont discutées collectivement. Une cinquantaine de bénévoles gravitent autour du projet, dont une quinzaine actives régulièrement. De plus, cinq « bénévoles de confiance » peuvent assurer l’ouverture et la fermeture du café en autonomie. Chaque semaine, les besoins sont partagés dans les groupes de discussion et chacun·e se positionne selon ses disponibilités. Les bénévoles de l’année passée sont par ailleurs invité·es à l’assemblée générale et peuvent voter ou se présenter au conseil d’administration, garantissant un fonctionnement ouvert et évolutif.

En parallèle, les Tatas Fripées participent notamment à la coopération inter-associative notamment à La Claque en Scène, qui permet la mutualisation de matériel, l’échange de bonnes pratiques et la co-organisation d’événements, renforçant ainsi l’ancrage du projet dans un réseau solidaire et collaboratif.

Agir pour la rencontre, l’écologie et la solidarité

Le projet s’inscrit aussi dans une dynamique de transition écologique, à travers de multiples actions concrètes : sensibilisation aux méfaits de la fast fashion avec la mairie de Sotteville-lès-Rouen auprès des jeunes des Hauts-de-Rouen, ateliers de réparation et customisation pour apprendre à transformer plutôt que jeter, valorisation de produits locaux, comme le Meuh Cola en alternative aux sodas industriels, etc.

Sur le volet social, en lien avec La Chaloupe, accueil de jour pour personnes à la rue situé à proximité,les Tatas Fripées se veut être un lieu inconditionnellement accueillant. Les personnes à la rue peuvent venir recharger leur téléphone, se réchauffer, boire un café ou simplement trouver un refuge temporaire, sans condition ni jugement.

Le lieu se veut ouvert à toutes et à tous. Pourtant, créer de véritables liens entre les différentes personnes qui s’y croisent reste un défi. « La mixité… c’est une question que je me pose tout le temps », confie Pauline. À titre d’exemple, un des premiers événements organisé en 2023 dans l’ancien local avait rassemblé du monde, mais surtout un public assez homogène. Malgré la réussite de la soirée, l’équipe a ressenti un décalage avec le projet initial. Cette prise de conscience a conduit à repenser la programmation pour qu’elle soit plus accessible et plus représentative des différents publics, ce qui a notamment contribué à l’émergence du format des « Fiestata » mêlant friperie, ateliers, concerts, foodtruck. Pauline nous confie : « Je me souviens pendant la première Fiestata, j’arrêtais pas de pleurer, j’étais hyper émue de voir qu’il y avait des gens de tout âge, de tout milieu socio-économique, et c’était trop beau à voir, c’est vraiment l’esprit des Tatas Fripées ».

Depuis, Les Tatas Fripées s’attachent à multiplier les initiatives favorisant la rencontre, à l’image du tableau de « troc des savoirs ». Celui-ci met en lien des personnes qui proposent des compétences et d’autres qui en recherchent comme par exemple : des cours de yoga, des cours de SVT pour ados ou encore de la linogravure.

Un modèle économique en construction permanente

Pour que tout cela s’imbrique, le projet des Tatas Fripées repose sur un équilibre mêlant activité commerciale solidaire, des prestations et subventions publiques qui font aujourd’hui partie intégrante du fonctionnement.

Le festival Fiestata illustre cette recherche d’équilibre : initialement gratuit, il a failli être annulé. A contre-cœur, il a évolué vers un format à prix libre avec un minimum d’entrée. Cela a été beaucoup de discussions, nous indique Pauline, mais cela permet aussi de rémunérer artistes et techniciens tout en préservant l’accessibilité culturelle.

Les Tatas Fripées incarnent ainsi un lieu où culture, solidarité et expérimentation collective se mêlent pour faire vivre un projet de territoire ouvert et engagé.

Nolwen Gouhir