Francis Eustache • Spécialiste de la mémoire

Publié le 13 oct. 2021

Depuis 2016, à Caen, a été lancé le programme de recherche transdisciplinaire 13-Novembre. Au pilotage, le neuropsychologue caennais, Francis Eustache et l’historien et président du conseil scientifique du Mémorial de Caen, Denis Peschanski. Leur but : mieux comprendre les mécanismes de la mémoire à partir d’un événement traumatique.

Qu’est-ce-qui a motivé ces recherches ?

J’étudie depuis longtemps la mémoire humaine et ses dysfonctionnements au sein de l’unité de recherche Inserm de l’Université de Caen. Avant 2015, nous avions commencé un travail commun avec Denis Peschanski, qui, en tant qu’historien, s’intéresse à la fabrication de la mémoire collective. Deux programmes ont été mis en place autour de la mémoire de la Seconde guerre mondiale et du 11 septembre 2001. Cela nous a permis de forger des méthodologies de travail et un langage commun. Quand les attentats du 13 novembre 2015 sont survenus, nous étions prêts. Le CNRS a sollicité la communauté scientifique pour répondre, avec ses outils, à l’événement. En janvier 2016, nous avons présenté le programme 13-Novembre qui est devenu un grand projet de recherche dans le cadre des investissements d’avenir.

De quoi s’agit-il exactement ?

C’est un programme sur 12 ans (jusqu’en 2028) qui rassemble une dizaine d’études transdisciplinaire. Il est inédit par son dimensionnement, la proximité de l’évènement et son interdisciplinarité. Au cœur du projet, il y a l’étude des « 1000 » qui consiste à suivre, à intervalle régulier, une cohorte d’un millier de volontaires, divisés en quatre cercles : ceux qui ont survécu ou vécu de très près les attentats, les habitants des quartiers concernés, les Parisiens d’autres quartiers et enfin des habitants éloignés, de Caen, Montpellier et Metz qui constituent notre « groupe contrôle ». Nous avons constaté que certaines personnes du premier cercle ont développé un stress post-traumatique et d’autres non. Avec mon équipe, nous avons lancé à Caen l’étude « Remember » sur des personnes volontaires du premier et du quatrième cercle. L’idée étant de visualiser via l’IRM les réseaux du cerveau impliqués après un stress post-traumatique. Les résultats montrent des défaillances des mécanismes de contrôle de la mémoire chez les personnes ayant subi un choc : des images et des sensations liées à l’évènement s’imposent à elles sans qu’elles parviennent à les considérer comme des souvenirs. Elles subissent ces intrusions comme si c’était au présent et ça les terrorise. À l’automne prochain, nous allons étudier ce qui se passe au niveau des échanges entre les synapses, entre deux cellules nerveuses. Un radiotraceur, fabriqué à Cyceron (une entreprise publique d’imagerie et de recherche basée à Caen, ndlr), sera injecté aux volontaires.

Que va changer le procès des attentats du 13 novembre pour les victimes ?

Le procès qui se déroule actuellement réhausse l’événement, ou plutôt, crée un événement en soi qui va influer sur la mémoire individuelle et collective. Nous le prenons en compte dans l’analyse de nos résultats. Comme le procès, l’étude que nous menons apporte du sens aux victimes, même si ce n’était pas l’objet. Les chercheurs, comme les participants, deviennent acteurs de quelque chose. C’est pourquoi il est nécessaire de rester dans un cadre professionnel, bienveillants certes, mais professionnel.

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