Dans la Manche, la tourbière de Baupte sera remise en eau

Publié le 6 mai 2024

Située dans la Manche, la commune de Baupte est sur le point de franchir une étape majeure de son histoire. L’exploitation de la tourbière depuis l’après-guerre, qui a longtemps été une source de controverse et de débat, doit se terminer d’ici fin 2026. Quel sera l’avenir du site ?

La tourbière de Sèves, plus communément appelée tourbière de Baupte, est nichée au cœur du Parc Naturel Régional (PNR) des marais du Cotentin et du Bessin, qui s’étend sur 148 000 hectares et 144 communes. Autrefois une étendue sauvage de marais et de tourbières de 600 hectares, elle a été exploitée de manière industrielle depuis 1947 pour ses riches ressources en tourbe. Cette matière organique fossile, formée par la décomposition de la végétation dans des conditions de saturation en eau, a été d’abord largement utilisée comme combustible, puis depuis 1995, elle est exploitée par la société La Florentaise, sur 46 hectares, à des fins horticoles pour produire du terreau. Cette société modère le niveau de l’eau via des systèmes de pompage.

Pourquoi l’arrêt de l’exploitation ?

L’exploitation de la tourbière de Baupte n’est pas sans conséquences. Elle a engendré des dommages écologiques considérables, notamment la destruction d’habitats naturels, la perte de biodiversité et la libération de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, contribuant ainsi au changement climatique. Les autorités locales, en collaboration avec des organisations environnementales et des experts, ont finalement reconnu la nécessité de mettre un terme à cette pratique pour préserver les écosystèmes fragiles de la région.

“Les tourbières sont menacées de disparition à cause des activités humaines. L’extraction et les pompages d’eau ont asséché les sols et les ont affaissés”, explique Sophie Chaussi, rapporteure de l’étude menée par le Conseil économique social et environnemental régional (Ceser) et agricultrice de produits bio. “De plus, ces zones piègent le carbone, donc le fait de les exploiter massivement fait qu’elles deviennent un fort émetteur de gaz à effet de serre.”

L’arrêt de l’exploitation de la tourbière de Baupte, correspondant à l’échéance d’une autorisation préfectorale d’exploitation portant sur la période 2006-2026, offre une lueur d’espoir pour la restauration des écosystèmes locaux. “En permettant à la tourbière de se régénérer naturellement, cette décision contribuera à la préservation de la ressource en eau, au stockage du carbone, à la protection des habitats naturels et à la réduction des émissions de gaz à effet de serre”, énumère Sophie Chaussi.
Ainsi, l’arrêt de son exploitation, et par extension des pompages, ramènerait une quantité non négligeable d’eau sur le site.

L’inquiétude des riverains

Dans un rapport, le Ceser a utilisé de multiples données scientifiques afin d’envisager au mieux les conséquences des arrêts des pompages d’eau sur les territoires environnants. “Alors que l’activité industrielle existe depuis près de 80 ans, il existe un fort attachement des habitants à ce patrimoine industriel et plus largement aux marais, que les pompages ont rendus plus propices au pâturage et à l’exploitation agricole, favorisant également le développement d’activités de loisirs.”

La montée en eau suscite de nombreuses interrogations et craintes chez les habitants, et plus particulièrement chez les agriculteurs. “Une cinquantaine d’exploitants seront potentiellement touchés par la remontée du niveau de l’eau qui ne permettra pas de maintenir le pâturage ou la fauche sur plusieurs centaines d’hectares, au moins à certaines périodes de l’année”, cite le rapport. Au total, l’eau va largement s’étendre et passer de 482 hectares à 782 en 2027, soit 300 hectares supplémentaires inondés.

Quelle contrepartie pour les exploitants ?

“Plusieurs opérateurs fonciers et acteurs du territoire sont prêts à s’impliquer dans l’opération d’achat / attribution-revente des terres, majoritairement des marais communaux, d’une part (SAFER), et l’acquisition des terres qui seront ennoyées (Conservatoire du littoral, Agence de l’eau), d’autre part”, peut-on lire dans le rapport du Ceser. “Le Conseil départemental, sollicité dans ce sens, apparaît disposé à être le porteur financier foncier, sous réserve de garanties quant au fait qu’il puisse récupérer les fonds avancés à l’issue de l’ensemble de l’opération.”

Il s’agit donc de relocaliser les exploitations et de mettre en place une compensation foncière pour les plus impactées afin que l’arrêt de l’exploitation n’ait pas de répercussions trop importantes sur l’économie locale, et plus précisément sur les secteurs agricoles et commerciaux qui dépendent de la tourbe.

Quant à la société La Florentaise, pour qui la tourbe représente 30 % de la matière utilisée pour fabriquer son terreau, elle fait, depuis plusieurs années, “des stocks de tourbes afin de continuer à produire son terreau actuel jusqu’en 2030 environ”, déclare Sophie Chaussi. “En parallèle, elle développe un terreau sans tourbe, en le remplaçant par des matières françaises qui généreraient quatre fois moins d’émissions de CO2 qu’auparavant.”

Reconversion vers une réserve naturelle nationale ?

L’arrêt de l’exploitation de la tourbière de Baupte marquera le début d’une nouvelle ère pour la région, caractérisée par la préservation et la restauration de la biodiversité, le renforcement des communautés locales et la promotion du développement durable. “En privilégiant des pratiques respectueuses de l’environnement et en investissant dans des solutions alternatives, Baupte peut devenir un exemple de transition réussie vers une économie plus verte et plus équitable”, affirme Sophie Chaussi.

Un projet de reconversion est engagé depuis 2022 sous l’autorité de la Préfecture de la Manche. Celui-ci, toujours en discussion, envisagerait de créer une réserve naturelle nationale sur la tourbière de Baupte et les marais périphériques. “Le CESER est pour la mise en place de ce projet qui lui conférerait un statut de site écologique protégé et suffisamment autonome pour générer des recettes permettant de continuer à entretenir le site sur le long terme”, déclare Sophie Chaussi.

En effet, le projet de reconversion projette de mettre en place des activités en lien avec le tourisme de nature : parcours de randonnées, observatoires ornithologiques, et même la création d’un “écomusée de la tourbe ou des tourbières” permettant d’informer les visiteurs sur ce patrimoine naturel historique et d’obtenir ainsi des “retombées économiques” grâce à l’accueil de touristes.

Carla Della-Vedova, photo Guillaume Hédouin PNRMCB

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