Place de la République à Caen : l’archéologie préventive révèle l'histoire de la ville

Des fouilles archéologiques préventives ont commencé depuis septembre 2021 sur la place de la République à Caen avant la construction de la future halle normande. Le sous-sol révèle l’histoire de la ville.

« Au XVIIe siècle, une école de prêtre entoure l’église Notre-Dame de la Gloriette, explique Vincent Hincker, archéologue au service départemental, chargé des fouilles préventives. Ces bâtiments sont confisqués à la révolution, et transformés en Hôtel de ville. Celui-ci sera la cible des bombardements de 1944, alors qu’une partie de la collection du Musée des Beaux-Arts y est encore stocké. Seuls les sous-sols ont survécu. »

Dans l’après-guerre, l’urgence est de reconstruire la ville. Le site est alors contemporain, sans intérêt scientifique, aucun projet de fouille n’a donc été entrepris. Arasé dans les années 50, il devient un parking. « Des parties de collections ont peut-être été récupérées et le site pillé, tout a aussi pu être entièrement détruit par les incendies après le bombardement », rapporte l’un des membres de l’équipe d’archéologues.

Objets usuels et statue de marbre

Avec le temps, ce qu’il pouvait rester de certains vestiges, comme les tableaux par exemple, disparaissent. Le projet archéologique est lancé en 2021 avec le besoin de reconstruire à cet emplacement. Le but de la fouille ne s’arrête pas aux objets d’arts, « l’objectif est de retrouver des éléments perdus de ces collections, du mobilier dans les caves, d’avoir un plan plus précis et actualisé, et de valoriser le patrimoine », poursuit Vincent Hincker. Les archéologues s’intéressent à l’histoire du site depuis son utilisation pour l’élevage bovin jusqu’au XVIIe siècle à la construction successive des bâtiments.

Des artefacts ont été retrouvés : des objets usuels (bouteilles, seau, pelle), mais aussi des objets artistiques -fragments de vases asiatiques et précolombiens ainsi que des parties d’une statue en marbre – qui provenaient des collections du musée des Beaux-Arts. Des « restes de boucheries ont aussi été mis à jour lors des sondages » datant d’avant les constructions.

Les objets retrouvés seront analysés et étudiés par des spécialistes ; le tout fera l’objet d’une conclusion du rapport de fouilles. « Ces recherches permettront d’approfondir nos connaissances et de corriger les erreurs qu’il y avait sur les documents d’archives », comme comprendre l’évolution architecturale. Elles serviront par exemple pour les recherches de Christophe Marcheteau sur les collections du musée des Beaux-Arts de Caen ou pour le projet Cadomus (en illustration) du CIREVE, centre de réalité virtuelle de l’Université de Caen, qui construit une modélisation virtuelle de Caen avant-guerre.

Erwan Debon Le Sant

« Fouiller… avant la destruction des vestiges ! »

Entretien avec Vincent Hincker, responsable du service archéologique du département du Calvados

La présence de vestiges sous la place de la République est connue depuis longtemps. Pourquoi décider de fouiller maintenant ?

Cela relève de l’archéologie préventive qui se réalise préalablement à des projets de construction. La France est un des rares pays européens à avoir cette législation qui vise à protéger le patrimoine par l’étude. On confie aux archéologues le rôle d’observer et de noter, de dessiner et d’enregistrer tous les vestiges archéologiques qui, de toute manière, vont être détruits par un projet d’aménagement. C’est le cas ici puisque la ville a prévu d’aménager une halle gourmande et un restaurant et donc comme les travaux devraient débuter dans un horizon proche, notre but est d’intervenir le plus longtemps possible en avance pour ne pas les bloquer.

Combien de temps devrait durer le chantier ?

Le principe de l’archéologie préventive est d’avoir une première phase de sondages, qui pour ce site ont eu lieu en 2017. C’est ce qui nous permet de calibrer la fouille archéologique (…), on a peu de surprise en terme de volume global donc on sait que la fouille va durer quatre mois ferme, qu’on ne dépassera pas.

Rencontrez vous des difficultés, des contraintes particulières ?

La principale contrainte est que ce site est en contexte urbain, en cœur de ville. C’est donc la contrainte spatiale. Nous avons des montagnes de déblais sur le site et il faut qu’on gère les bascules de terre. Nous sommes aussi sur un terrain polémique, puisque le projet d’aménagement est sujet à un débat politique. Nous avons eu la chance de ne pas avoir été pris à parti, mais cela reste présent et nous en tenons compte.

« Un chantier sur un terrain polémique »

Vincent Hinckler

Quelles sont vos attentes ? Qu’espérez vous trouver ?

Les sondages de 2017 ont permis aux archéologues de dégager trois objectifs. Premièrement, étudier les niveaux de marais, dans lesquels se piègent les pollens et autres restes organiques qui nous renseignent sur l’histoire du paysage depuis les temps les plus anciens. Ensuite, étudier l’intégration de cet espace dans la ville au XVIe siècle. À l’époque, on a artificialisé les sols et remonté le niveau de la place avec des remblais, puis concédé le terrain à une communauté religieuse. Nous étudions donc comment ont été construits les différents bâtiments qui vont aboutir à cet ensemble architectural que l’on a juste avant la seconde guerre mondiale, qui est le cœur de la ville. On y trouve l’hôtel de ville, la bibliothèque municipale, la salle de spectacle, l’école des beaux arts, le conservatoire, le commissariat central et le musée des beaux arts.Vérifier s’il subsiste dans les caves une partie des collections ayant subi les bombardements des 7 juin et 7 juillet 1944, et notamment une partie des collections du musée des beaux arts qui est pour le moment considérée comme perdue.

« Les caves ont été visitées et vidées après les bombardements »

Qu’avez vous déjà trouvé ?

Nous avons découvert que les caves avaient bel et bien été visitées et vidées après les bombardements, ce que tout le monde ignorait. Cependant dans les remblais et les déblais liés à la destruction des murs, nous avons trouvé des fragments de sculpture, un socle de statue, qui correspondent aux collections du musée des beaux arts. Nous avons également trouvé énormément de fragments de céramiques asiatiques.

Comment s’organisera la restauration des vestiges ? Et leur conservation ?

Les vestiges immobiliers n’ont pas vocation à être conservés, tout le terrain va être remblayé au niveau zéro tel qu’il l’était auparavant. La fouille montre d’ailleurs qu’il est impossible de restaurer ces murs car ils sont très altérés et baignent dans l’eau depuis près de 70 ans. Il faudrait engager des frais considérables pour les conserver, des frais d’investissements, mais également d’entretien, ce qui serait très onéreux sur la durée. En ce qui concerne les vestiges mobiliers, la loi française stipule que ce qui relève de la conservation préventive (conserver le mobilier avant sa restauration) est de la compétence des archéologues qui fouillent. La restauration relève du propriétaire, ici la ville de Caen.

Maelle Langin

Revue d’actualité des étudiants : des articles rédigés par des étudiants de licence 3e année Humanités Numériques de l’Université de Caen, en octobre et novembre 2021, dans le cadre d’un module d’écriture journalistique encadré par Grand Format.

Les résidences

De quelques jours à plusieurs semaines, les journalistes et photographes de Grand-Format s’immergent dans un établissement scolaire, une médiathèque, une ville... pour y mener des ateliers d’éducation aux médias et un travail journalistique. Avec des jeunes et des moins jeunes, nous construisons ensemble ces éditions spéciales de Grand-Format issues de ces résidences.