Les locavores normands : entre bénéfices et difficultés

  • Lilian Fermin

Les produits alimentaires issus de circuits courts connaissent un véritable essor dans notre société, et les normands ne font pas exception. Les “locavores” sont de plus en plus nombreux. Pourtant, de nombreux obstacles freinent leurs possibilités de manger exclusivement localement. 

Il est 11h sur la place Saint-Sauveur, au centre de Caen, et comme tous les vendredis, bon nombre de caennais se retrouvent au marché. Beaucoup le quittent avec un, et souvent plusieurs, sacs à la main, synonyme d’achat. Les vendeurs de fruits et légumes n’ont pas une minute à eux, tant la clientèle défile pour acheter des produits de saison frais. “Je viens tous les vendredi matins” glisse Jacques, retraité de 63 ans. Dans son cabas aujourd’hui, des carottes et une salade. 

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Le marché, lieu de rencontre de nombreux locavores.

Il faut dire que les produits locaux sont en vogue, et gagnent de plus en plus l’affection des consommateurs, et quelque que soit l’âge de ceux-ci. Alexandra membre du traiteur éthique Le Spot, adhérent de l’association Normandie équitable, et Sandrine Daccache, créatrice de Vert Framboise, un autre traiteur de la région qui privilégie les produits locaux, sont unanimes : “la clientèle n’a pas d’âge type.” Cette volonté de consommer au profit des circuits-courts a plusieurs causes. 

L’éthique prend une place importante dans ce choix. C’est le cas pour Sandrine, pour qui le visionnage de nombreux documentaires sur les soucis liés à la production alimentaire a été un véritable déclic. “Il n’y a qu’à voir la façon dont est produite l’huile de palme en Indonésie pour ne plus vouloir acheter du Nutella.” L’environnement est en danger et nous devons changer notre façon de consommer. “Il y a une prise de conscience générale liée au fait que la réalité nous rattrape. Les médias font désormais des efforts, mais pas les pouvoirs publics.” 


Un bénéfice pour la santé

L’alimentation est aussi intimement nouée à la santé. Les professionnels du secteur le répètent : une bonne santé passe par une bonne alimentation. Clarisse, mère de famille locavore de 39 ans, en a pris conscience aux alentours de 2010. “L’utilisation massive de pesticides et d’OGM m’inquiète sur ce que je mange”. Depuis, elle essaie au plus possible d’être une locavore parfaite, c’est à dire de manger exclusivement des produits issus d’un rayon géographique restreint. Cependant, c’est une chose de “quasi impossible pour certains produits, comme le chocolat par exemple.” 

Enfin, une dernière raison revient. Dans une société où les individualités priment sur le collectif, consommer local apparaît comme un soutien aux producteurs locaux. Alors que les grands distributeurs tendent les prix vers le bas aux dépens des agriculteurs, la consommation équitable permet de rémunérer les producteurs à leur juste valeur. “En plus d’avoir des légumes de meilleurs qualités, j’apporte un certain soutien aux petits commerçants de la région”, argumente Jacques. 

Et il faut croire que ces motifs atteignent toujours plus de citoyens. Flavie Lechevallier, créatrice d’un food truck locavore, le constate, “Il est clair que je réponds à une demande de plus en plus croissante des consommateurs.” Les autres traiteurs vont dans le même sens, “la prise de conscience est globale” ajoute Alexandra. 


« Un effort supplémentaire »

Un problème se dresse pour tous ces locavores. Comment se fournir en produits locaux ? “Je ne dirais pas que c’est compliqué, non, mais il faut réaliser un effort supplémentaire”, souligne la créatrice de Vert-Framboise. Alexandra, du Spot, la contredit, “les filières sont peu développées et on fait souvent face à des ruptures de stocks”. Pour les traiteurs, il n’est pas question de se rendre chez des grossistes alimentaires comme Metro ou Promocash. La façon de se fournir est variable en fonction du produit. Des partenariats peuvent être signés avec un agriculteur, court-circuitant ainsi tous les prestataires. “On recherche sur internet, on appelle, on va visiter les installations” énumère Alexandra. L’association Normandie Equitable agit en véritable intermédiaire entre les acheteurs et producteurs. Elle organise notamment des rencontres entre les différents acteurs pour qu’ils tissent des liens économiques. L’enseigne Biocoop, affiliée à l’association, offre 15% de réductions sur la facture aux professionnels. Elle propose de nombreux produits éco-responsables et provenant du commerce équitable. 


Des difficultés également pour les particuliers

La question se pose aussi pour les particuliers. Impossible pour un simple individu de nouer des partenariats directs avec des producteurs, il faut trouver d’autres alternatives. L’enseigne Biocoop est aussi accessible pour les particuliers, il s’agit d’un lieu privilégié pour les locavores. “Je trouve la plupart de mes produits sur le site La gourmande normande” indique Clarisse. Il s’agit d’un site qui propose aux normands de commander des produits frais issus de la région. Ces produits sont ensuite récoltés en fonction de la demande et sont récupérables dans certains points relais sous la forme d’un drive. 

Cependant, la meilleure façon d’obtenir des fruits et légumes locaux est de se rendre au marché. Il en existe plusieurs dans le Calvados. Jacques, notre retraité rencontré au marché, en est un adepte, mais il prend soin de cultiver lui-même certains de ses aliments. “Je cultive aussi quelques légumes chez moi, au moins, je suis sûr qu’ils sont sains.” 

Parfois, des groupes de consommateurs et des producteurs collaborent ensemble au sein d’une AMAP, Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne. Ils établissent ensemble un contrat dans lequel le producteur s’engage à livrer des produits frais de saison en échange d’une rémunération fixée de manière raisonnable. 

Il existe, de plus, des sites de cueillettes à plusieurs endroits de la région, permettant à la population d’avoir accès à des produits de saison, en ajoutant un côté ludique. “J’aime y amener mes enfants, ils s’amusent à récolter les aliments et se familiarisent avec”, indique Clarisse. 


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La cueillette reste une activité ludique pour les petits comme les grands.

Le RolloN, initiative régionale

Enfin, la région met en place des initiatives pour développer ces circuits courts. En partenariat avec l’Association de la Monnaie Normande Citoyenne, ils ont créé une monnaie régionale, le RolloN. Du nom du chef viking à l’origine du duché de Normandie, la monnaie permet des échanges entre particuliers et professionnels de la région. Pour Hervé Morin, président de la région, elle doit “valoriser la culture normande”. La monnaie est exclusivement numérique et assure que chaque RolloN profite entièrement à l’économie normande. Déjà de nombreux restaurants ou commerces ont fait le choix d’accepter cette monnaie. Cette initiative est remplie d’avenir et son potentiel développement serait extrêmement bénéfique pour le commerce local, et donc les locavores. 


Un défaut d’accessibilité ?

 A la vue de tous les efforts que demandent cette façon de se nourrir, une dernière question se pose : être locavore est-il accessible à tout le monde ?  Le prix du panier, non évoqué jusqu’ici, demeure l’une des préoccupations principales des consommateurs. Si vous prenez commande chez Le Spot, votre addition sera possiblement plus élevée que chez un traiteur classique, mais le bénéfice se trouve ailleurs. “Nous proposons des prix justes, qui tiennent compte des coûts réels”, justifie Alexandra. En effet, en pratiquant le commerce équitable, Le Spot paie les producteurs à leurs justes valeurs, ce qui augmente les prix. “À l’échelle de la société, on ne coûte pas “plus cher”, nous avons un impact positif pour toute la société.” Clarisse, consommatrice régulière, en conclut la même chose, “le panier est plus cher oui, mais le bénéfice se retrouve ailleurs”

« David contre Goliath »

Flavie, créatrice du food truck locavore, et Sandrine Daccache constatent aussi un problème vis-à-vis des prix, “on ne vend pas plus cher, mais nos marges sont plus petites.” Travailler avec des produits locaux inclut donc de réaliser un certain sacrifice au niveau financier. Soit il faut vendre plus cher, en espérant que la clientèle comprenne pourquoi, soit il faut baisser ses marges. “On est un peu dans une situation de David contre Goliath” illustre Sandrine, “les grandes surfaces font la course aux prix cassés, on ne peut pas suivre”. Pour les familles qui peinent à joindre les deux bouts, on imagine qu’être locavore est loin d’être une priorité. 

En plus du problème économique, un autre se pose : le temps. Tous sont unanimes, manger local demande plus de temps. “Aller au marché, aux cueillettes, faire ses courses en ligne… Tout le monde ne peut pas se le permettre”, prévient Clarisse. Et cette difficulté se retrouve aussi chez les traiteurs, il est plus simple de se fournir chez un grossiste alimentaire que d’aller directement chez le producteur dans sa ferme. 

Enfin, il reste la question du jardin pour cultiver soi-même. Avoir un jardin n’est pas accessible à tout le monde. Pour y remédier, Jacques à la solution “Il existe dans presque toutes les villes des jardins partagés, où des parcelles individuelles sont présentes.” Reste encore une fois à trouver le temps de s’en occuper … 

Lilian Fermin

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