La pêche en mer de la Manche et aux îles Anglo-Normande, un roman fleuve.

Depuis le Brexit, tout a changé et presque rien. Mais en Normandie et chez nos voisins les Bretons, la question qui inquiète tout le monde est celle de la pêche. On récapitule.

D’abord, il faut garder à l’esprit que la mer de la Manche est une des régions les plus poissonneuses du monde avec les îles Féroé et les eaux de Norvège (ils font partie de la zone de « l’Atlantique Nord » que vous pouvez voir chez le poissonnier). La France est le cinquième pays européen en terme de consommation de poisson avec son honorable 35 kilos par an et par personne alors que le Royaume- Uni, consommant 20,5 kg de poisson, en est un des plus gros pêcheurs. Cela grince donc des dents chez les pêcheurs de chaque rive et même ceux du milieu, mais pour des raisons différentes. Quand chez les Britanniques et insulaires le principal problème revient au débarquement et à l’exportation des produits, chez les pêcheurs de l’Hexagone, le Graal dont la quête est interminable c’est la fameuse licence provisoire, grand enjeux de débats au moment de l’accord.

Des permis très convoités

Du côté des pêcheurs français et de l’Union Européenne, ce sont plus de 650 millions d’euros de produits qui sont en jeu et cela représente 60 à 70 % du chiffre d’affaire de la pêche en Europe par an. Ces licences, ou plutôt leur absence, coûte littéralement très cher. La Ministre de la Mer Annick Girardin a proposé un plan d’indemnisation pour les pêcheurs victimes du retard des licences. Cependant, pour plusieurs pêcheurs que nous avons interrogés cela « ne résout pas le problème de fond » de l’obtention des fameuses licences car, à terme, « ça reste notre boulot, on fait ça parce qu’on aime pêcher » nous a confié un équipage qui souhaite rester anonyme. Ces permis qui valent si cher, seulement 220 en ont été délivrés alors que l’accord en prévoyait 380 pour la France.

Plusieurs types de licences peuvent être délivrées par le Royaume-Uni, chacune correspondant à une zone de pêche allant de 200 milles nautiques (environ 370 000 km) à 6 milles (11 000 km) des côtes britanniques. Dans la majorité des cas les licences pour la zone la plus éloignée de la côte anglaise (12 à 200 milles) n’ont pas été très dures à décrocher pour les navires. Ce sont celles pour la zone plus côtière qui posent problème. Si les premières ont été délivrées au 21 janvier 2021, soit avec trois semaines de retard, certains équipages les attendent toujours. Cette zone côtière est un sujet beaucoup plus sensible, comme le précisait Jean-Luc Hall, directeur du comité national des pêches maritimes pour Le Parisien « ces eaux poissonneuses sont intéressantes parce qu’il y a des espèces sous quota […] et [d’autres espèces] à forte valeur marchande ».

Mouvement de colère des pêcheurs normands à Ouistreham en novembre 2021. Crédit : Pierre-Yves Lerayer

« La bonne foi n’est pas du côté britannique. »

Thierry Breton, commissaire européen au marché intérieur

« C’est frustrant parce que la France a donné tout de suite les permis aux Anglais, on les voit pêcher chez nous depuis janvier », poursuit l’équipage. À ce sujet, Michel Barnier, ancien négociateur français sur le Brexit, qualifie cette attitude de « flibusterie » tandis que le Commissaire Européen au Marché Intérieur estime que « la bonne foi n’est pas du côté britannique ». Londres refuse donc d’entériner les conditions de son accord avec l’UE. L’accord stipulait bien de manière explicite que le Royaume-Uni se devait de garantir l’accès de ses eaux pendant « une période transitoire de cinq ans et demi » en échange de l’obtention par les pêcheurs européens de ladite licence. Et comme si la situation n’était pas déjà assez compliquée, récemment les îles Anglo-Normandes ont ajouté leur grain de sel.

L’exception anglo-normande

Les zones maritimes de Jersey et Guernesey sont devenus le territoire d’une véritable « guerre froide ». Les îles Anglo-Normandes ont toujours bénéficié d’un statut spécifique au regard de la loi britannique et de la coutume normande ; l’une leur garantissant un statut semi-autonome, avec notamment leur propre monnaie, l’autre en traitant des questions de la pêche et du tourisme directement avec le gouvernement de l’île.

Jersey et Guernesey en tant que baillis ne font en effet pas partie du Royaume-Uni, mais en dépendent simplement pour les questions de politique extérieure. Lors du vote du Brexit, les Jersiais et Guernesiais n’ont pas eu leur mot à dire, mais en subissent toutes les conséquences. Par exemple, l’abrogation au 31 décembre 2020 du traité de la baie de Granville, qui garantissait depuis 2000 la circulation des bateaux entre les îles et le continent. 356 bateaux qui bénéficiaient de ce traité sont maintenant immobilisés. Pour les rares qui ont obtenus une autorisation (41 sur 55 dans le cas des navires de plus de 12m et 167 sur 510 pour ceux de mois de 12m) les restrictions paraissent plus farfelues les unes que les autres : limitations de zones de pêche précises, pêche légale uniquement quelques jours par an ou encore sélectivité à une espèce de poisson ou de fruit de mer. « Ça n’a aucun sens, comment on pourrait empêcher tel ou tel poisson de rentrer dans le filet ou de mordre à l’hameçon, c’est pas réaliste », remarque un pêcheur.

Des moyens de pression sur les pêcheurs britanniques

La France dispose cependant de moyens de pression pour faire plier le Royaume-Uni et le pousser à enfin délivrer ces permis. Car l’accord autorise une des parties à prendre des mesures « de rétorsion » si jamais les conditions n’étaient pas respectées. Les mesures de rétorsion s’accumulent contre les britanniques : renforcement des contrôles douaniers, verbalisations de bâteaux, augmentation des droits de douanes et interdiction de débarquement de produits de la pêche britanniques. Cette dernière mesure a été perçue de manière particulièrement hostile à Jersey où la pêche tient une place importante dans l’économie de l’île : les pêcheurs ont perdu 80% de leurs débouchés. Certains professionnels tentent également d’empêcher le débarquement de leurs collègues britanniques à Granville, Saint-Malo, Saint-Brieuc.

Le gouvernement britannique rétorque en expliquant avoir accordé 98 % des permis de pêche demandés. Ce qui est vrai mais à l’échelle européenne et non française. Et les pêcheurs français sont les moins bien servis…

Inès Mabout-Giorgi