Faire abattre tout un troupeau, petits veaux compris, pour une bête porteuse de la tuberculose bovine. C’est le calvaire vécu par des éleveurs du Calvados et de l’Orne qui subissent un protocole sanitaire préventif afin d’éradiquer cette maladie. Un vent de révolte gronde parmi ces paysans.
Pendant longtemps, le silence régnait dans les campagnes sur ces abattages de troupeau. Tout juste entendait-on parler, chez les voisins des agriculteurs concernés, de vide-sanitaire. Les éleveurs encaissaient l’épreuve, sans faire de vague. Mais la détresse qu’ils éprouvent a déclenché un mouvement de mobilisation sans précédent en Normandie et dans le Pays-Basque, contre la gestion par l’État de la tuberculose bovine, une maladie infectieuse transmissible à l’humain par le lait cru provenant de vaches infectées ou par contact étroit avec des tissus infectés dans les abattoirs ou boucheries.
À l’origine de milliers de cas en Asie du Sud-Est et en Afrique, elle concernerait moins de dix cas humains, non mortels, chaque année en France. Pour éviter sa propagation en France – et la perte d’un statut national qui compromettrait la vente des bovins français à l’étranger – l’État applique un protocole sanitaire très stricte aux impacts destructeurs pour les éleveurs.
« Le jour d’un abattage total, tout s’effondre. »
Au sud de Caen, la Suisse-Normande, avec ses prairies vallonnées, est l’un des foyers des abattages de troupeau. Environ 45 élevages ont vécu ces abattages depuis 2013 et la réapparition de la mycobactérie à l’origine de la tuberculose bovine. Parmi eux, Jocelyn Bertrand, installé depuis 1999 dans une production laitière et allaitante. En 2023, ses 305 bêtes sont parties à l’abattoir, après qu’une vache de son troupeau a réagi positivement au test intradermique. « Toutes les semaines, un camion en emportait 40 », se rappelle l’agriculteur bio. « Le jour d’un abattage total, tout s’effondre, on n’a plus aucun point de repère quand les bâtiments sont vides. »
À l’abattoir, plusieurs tests peuvent être menés pour vérifier si les vaches tuées étaient positives. Un vétérinaire observe la cage thoracique pour détecter à l’œil nu des lésions caractéristiques de la maladie. Si des lésions sont visibles, des ganglions sont prélevés, une histologie (un examen des tissus biologiques) est effectuée ainsi qu’une mise en culture pendant 3 mois.
Le lendemain de chaque départ vers l’abattoir, l’éleveur appelle les services de l’État pour savoir si des lésions sont retrouvées. « Premier camion, aucune. Deuxième camion, aucune… Cela a été comme ça jusqu’au 7ème. Aucun cas positif, à part la première bête qui avait réagi au test intradermique, raconte Jocelyn Bertrand. Vous pleurez toutes les larmes de votre corps. Tout le travail depuis 25 ans, celui de vos ancêtres, est rayé de la carte. »
« On aurait eu 20 ou 30 vaches positives, on aurait compris qu’il faille tuer toutes les vaches. Mais une ou deux… C’est démesuré ! »
Quelques mois plus tard, le paysan se rend à la Direction départementale de la protection des populations pour obtenir des réponses à ses questions et l’indemnité qui lui a été promis mais qui n’est pas encore versée. Les tests PCR du laboratoire confirment les observations des vétérinaires : une seule bête était apparemment positive.
En discutant avec ses collègues concernés, Jocelyn Bertrand découvre qu’ils partagent tous cette même situation : pour une ou deux bêtes positives, tous ont perdu la totalité de leur cheptel. « Cette situation est démesurée. On aurait eu 20 ou 30 vaches positives, on aurait compris qu’il faille tuer toutes les vaches. Mais une ou deux… C’est démesuré ! » « Aucune analyse n’est fiable à 100 % » atteste la vétérinaire Coralie Amar. « Il peut y avoir des faux positifs : des animaux réagissent alors qu’ils ne sont pas atteints. Si l’animal réagit, c’est parfois parce qu’il a déjà rencontré le germe mais pas celui de la tuberculose bovine. S’il y a bactérie, il n’y a pas forcément maladie. »
Repartir à zéro
Jocelyn Bertrand est contraint d’effectuer un vide-sanitaire, de tout désinfecter pendant plusieurs mois, avant de racheter des animaux grâce aux indemnités données par l’État. « C’était impossible de retrouver un cheptel, en bio, venant d’une même ferme », souligne-t-il. L’éleveur parcourt la France pour acheter progressivement 260 vaches venant de neuf exploitations, principalement au sud de la Loire, qu’il teste pour vérifier qu’elles ne portent pas de maladies susceptibles de contaminer les autres.
Les nouvelles bêtes ne sont pas habituées au climat et à l’herbe de la Normandie. Des conflits apparaissent entre elles. « La hiérarchie se crée sur une période très longue. Elles se battent pour désigner une patronne. Des bovins peuvent entrer en dépression », relate le paysan. Des vêlages prématurés sont provoqués par les déplacements, des problèmes de délivrance… Des maux bien connus des éleveurs qui travaillent pendant des dizaines d’années pour constituer un cheptel adapté aux conditions de vie locales, réduire les maladies courantes, obtenir une production laitière de qualité, et apprendre à connaître leurs bêtes.
En plus de ce travail fastidieux de reconstitution du cheptel, l’éleveur subit un stress permanent de revivre un abattage total. Parmi ses voisins, certains sont « contaminés » une deuxième puis une troisième fois. Les abattages se poursuivent. Avec toujours le même taux de positivité. Provoquant encore un peu plus la détresse des agriculteurs. « On est en 2025, et il n’existe pas de test qui permette de savoir si un animal est réellement porteur de la bactérie », regrette l’éleveur.
« Que se passera-t-il s’il n’y a plus d’éleveurs ? »
« Elle, c’est Bulle, la première vache qui est née à la ferme après l’abattage total. Elle signifie pour nous le début de la fin de la misère. » Tom Hoppenreijs montre une génisse de 8 mois en versant des céréales dans l’auge de la stabulation. Bulle est un signe d’espoir dans cette ferme qui a fait abattre ses 150 vaches et veaux début 2024. À l’abattoir, deux bêtes ont été confirmées comme porteuses de la tuberculose bovine. « En quatre mois, tout notre travail de sélection très pointilleuse pour parvenir à avoir une production de qualité et des animaux avec qui nous pouvons travailler, a été balayé. C’est dur de s’en remettre », raconte Tom aux côtés de son père, Harrie.
« Beaucoup de mes camarades ne voudront pas se lancer dans l’élevage sur un territoire touché par cette bactérie. »
Tom a 21 ans, il étudie en BTS agricole à une dizaine de kilomètres d’ici et travaille en alternance dans l’exploitation familiale. Il aimerait prendre la suite de ses parents. Mais la tuberculose bovine pourrait-elle le dissuader ? « C’est un gros point noir pour l’avenir. Cela fait peur, raconte le jeune homme. Beaucoup de mes camarades ne voudront pas se lancer dans l’élevage sur un territoire touché par cette bactérie. D’ailleurs, cette maladie est un problème de territoire : que se passera-t-il s’il n’y a plus d’éleveurs ? »
Les agriculteurs de Cesny-les-Sources, en Suisse-Normande, ont reconstitué un troupeau en achetant une grande partie de Prim’Holstein à un éleveur breton en partance pour la retraite. Mais la qualité du lait a perdu, raconte Harrie, et quelques vaches ont commencé à avoir des mammites, des problèmes aux pattes ou aux poumons – des soucis que les éleveurs n’avaient pas avec leur ancien troupeau. Harrie et Tom ont le sentiment d’avoir dû sacrifier leur ancien troupeau pour maintenir l’objectif indemne de la tuberculose à 0,1 % du cheptel français – et garantir ainsi l’exportation du lait, de la viande et des animaux français à travers le monde.
Une contamination par la faune sauvage
D’où est venue la bactérie ? Ici comme chez Jocelyn Bertrand, les regards se tournent vers la faune sauvage. Les blaireaux et les sangliers, qui prolifèrent dans la région et dont certains ont été retrouvés contaminés, peuvent-ils être à l’origine de la contamination ? « Notre exploitation est isolée : nos animaux ne peuvent pas être en contact direct avec les animaux des autres fermes qui ont aussi été touchées », explique Harrie, arrivé des Pays-Bas il y a 21 ans. Les éleveurs demandent au service de l’État d’investiguer pour comprendre pourquoi la mycobactérie est plus présente sur leur territoire qu’ailleurs. Mais n’obtiennent pour l’instant pas de réponses.
Faudrait-il abattre tous les blaireaux de ce petit territoire pour éviter que la mycobactérie n’atteigne les vaches ? Plusieurs éleveurs rencontrés préféreraient que cette mesure soit mise en place plutôt que d’abattre des centaines de vaches. « On nous demande de protéger la faune sauvage, mais l’on peut tuer nos bêtes à plusieurs reprises, résume Harrie. Je ne suis pas contre le blaireau, mais je suis contre le blaireau contaminé. »
Il y a deux semaines, tous les animaux ont subi une nouvelle fois le test intradermique. Une grande période de stress pour la famille qui s’est soldée par des résultats négatifs : aucun animal n’est douteux ; Tom et Harrie peuvent respirer. Jusqu’à l’année prochaine.
2000 bêtes abattues dans le secteur
Le blaireau ne serait-il qu’un bouc émissaire de cette maladie ? « Il n’est certainement que le vecteur, mais pas le réservoir », estime Sébastien Guillot, vétérinaire en Suisse-Normande, qui intervient chez la famille Hoppenreijs. Autrement dit, le blaireau serait capable de faire circuler la bactérie d’une exploitation à une autre, mais n’en constituerait pas un des foyers. Sur 1000 blaireaux analysés dans la zone, seuls 6 étaient porteurs de la mycobactérie bovine, rapporte la Direction départementale de la protection des populations. « Si les blaireaux étaient un réservoir, ils seraient jusqu’à 30 % de positifs, précise Sébastien Guillot. Ce sont les proportions qui ont été atteintes dans certaines régions du Royaume Uni. » Où une énorme campagne d’éradication des blaireaux atteints a été menée. Sans savoir si elle a eu un impact sur la tuberculose bovine, puisque plusieurs actions ont été menées en même temps, explique le vétérinaire. La vaccination des blaireaux pourrait aussi être une piste, déjà testée en Irlande mais aussi en Dordogne, sur une petite zone géographique.
En Normandie, les regards se portent aussi vers les sangliers ou le chevreuils. Pourraient-ils être responsables ? Une étude devrait confirmer ou infirmer prochainement l’hypothèse.
« Cela fait 10 ans qu’on mène des abattages totaux dans la région, et il y a toujours autant de cas dans notre clientèle. »
Dans la gestion de la tuberculose bovine, les vétérinaires sont en première ligne. Ce sont elles et eux qui effectuent les tests, qui annoncent la mauvaise nouvelle, qui parfois accompagnent les éleveurs dans cette épreuve, même si cela ne fait pas partie de leurs prérogatives. « Cela nous arrive d’aller dans les fermes, la boule au ventre, décrit Sébastien Guillot, vétérinaire en Suisse Normande. Si on découvre des bêtes douteuses, les tests peuvent conduire à l’abattage total, chez quelqu’un avec qui on travaille tous les jours. » Environ 2000 bêtes ont été abattues ces dernières années dans leur secteur, précise le vétérinaire, dont le cabinet est situé au centre de la zone la plus impactée du Calvados.
L’éradication peut-elle réellement être menée ? « Cela fait 10 ans qu’on mène des abattages totaux dans la région, et il y a toujours autant de cas, dans notre clientèle. Pour le reste du département, je n’ai pas les chiffres en tête », souligne Sébastien Guillot. « Il y a des régions où ils font ça pendant 20 ans, en Dordogne par exemple, et il y en a toujours. À l’inverse, dans le Nord Charente, la Vendée, par exemple, il n’y a plus de cas. C’est une maladie d’autant plus difficile à éradiquer qu’elle est depuis longtemps installée dans une zone géographique. Mais certains exemples tendent à prouver que c’est possible. »
« Si on ne cherche pas à éradiquer la tuberculose bovine, il faudra toujours chercher à la contenir, ajoute Sébastien Guillot. Car si on la laisse se développer, des vaches en mourront, l’impact économique sera important, et la maladie peut se transmettre aux humains. Il n’y a pas de solutions simples. »
En attendant, des millions d’euros sont dépensés chaque année pour indemniser et aider les éleveurs et payer les vétérinaires.
L’épée de Damoclès
En ce mois de mars 2025, Christophe Davy attend des nouvelles du laboratoire de Fontenay-Malabry. Devra-t-il faire abattre la quarantaine de vaches laitières qui composent son exploitation basée à Athis de l’Orne, dans l’Orne ? Le 22 novembre, lors de contrôles vétérinaires imposés à tous les éleveurs de la région, deux vaches sont sorties douteuses du test intradermique visant à déceler la présence de la mycobactérie, qui peut être à l’origine de la tuberculose bovine. Une prise de sang a infirmé ce risque pour l’une ; mais l’a confirmé pour l’autre, Tanaisie, qui est donc partie à l’abattoir.
Son test PCR effectué à l’abattoir est sorti négatif. Mais ce n’est qu’après la mise en culture pendant 3 mois de la trachée que les services vétérinaires sauront réellement si elle était porteuse de la maladie. Si c’est le cas, tout le troupeau sera abattu, par mesure de précaution sanitaire.
C’est la première fois que Christophe Davy se trouve dans cette situation d’attente. Et le paysan bio installé depuis 25 ans dans un « système autonome-économe », comme il aime le préciser, ne décolère pas contre les normes imposées à toute la profession pour tenter de prévenir la propagation de cette maladie. « On se fout complètement des éleveurs, de leur famille », résume-t-il. « Pourquoi n’abat-on pas seulement les bêtes qui sont susceptibles d’avoir la maladie ? C’est trop brutal, humainement, d’abattre tout le troupeau, et ça ne règle pas le problème. »
Pour être alerté·e de la publication des nouveaux articles de Grand-Format, abonnez-vous à nos newsletters.
Qualité microbienne des sols
Ce n’est pas la faune qui inquiète le paysan, mais la qualité microbienne des sols, de sa ferme et de ses vaches, qu’il tente d’améliorer depuis des années. « Quand le protocole sanitaire est appliqué, que tout est désinfecté, vidé, on ne tient pas compte de l’équilibre microbien de la ferme, estime-t-il. Certaines bonnes bactéries s’occupent des mauvaises. C’est pour cela que plus de 95 % de la population se défend naturellement contre la tuberculose humaine, et que ce ne sont que les personnes immuno-déprimées qui sont le plus à même de l’attraper. Mais quand on supprime tout, comme lors d’un vide-sanitaire, les mauvaises bactéries peuvent se développer. » Et faciliter paradoxalement la prolifération de la mycobactérie tuberculosis bovis ? C’est ce que suppose Christophe Davy au regard des exploitations voisines où la tuberculose est réapparue après l’abattage total, à plusieurs reprises.
« L’État s’entête sur un truc qu’il ne maîtrise pas », considère l’éleveur à l’origine, avec Jocelyn Bertrand et d’autres agriculteurs de la région, d’un collectif pour réclamer une révision du protocole sanitaire. « L’objectif est-il qu’il n’y ait plus d’élevage dans la région ?, s’interroge Christophe Davy. Sans l’élevage, les prairies vont s’embroussailler. Et avec le réchauffement climatique, les risques d’incendie vont augmenter. Le territoire en entier est en danger, y compris le tourisme, très présent dans notre région»
En finir avec la tuberculose bovine
Peut-on réellement en finir avec cette maladie ? Etienne Gavart, le directeur du Groupement de défense sanitaire Calvados, un syndicat d’éleveurs et de vétérinaires présent dans chaque département, en est convaincu. « On espère même gagner la guerre. » Et c’est pour cela, explique-t-il, que les abattages totaux sont justifiés afin de ne pas laisser une vache recontaminer ses voisines. : « Un test négatif n’indique pas forcément qu’une bête ne porte pas la maladie. L’inspection visuelle à l’abattoir et les tests pratiqués ne suffisent pas à dire qu’une bête n’était pas touchée », prévient Etienne Gavart. Le GDS accompagne aussi les éleveurs dans l’installation d’ouvrages de biosécurité : renforcer les clôtures, surélever les abreuvoirs… pour éviter les échanges avec la faune sauvage.
« S’il y avait une autre solution technique à l’abattage total, je la préconiserais, ajoute-t-il. Des abattages partiels ont parfois été menés, mais on a retrouvé la tuberculose deux, trois ou quatre années après. Cela veut dire que ces abattages sélectifs n’ont pas fonctionné. Le risque de diffusion dans le voisinage a été maintenu. Donc on a tout perdu en faisant ça. »
Voilà 15 ans qu’Etienne Gavart lutte localement, avec sa structure, contre la tuberculose bovine dans le département. Avec comme objectif de conserver le statut de pays indemne, obtenu en 2001 par la France : moins de 1 élevage pour 1000 touché par la maladie, afin de pouvoir continuer à exporter les bêtes, la viande et le lait français. La lutte contre la maladie est arrivée dans la dernière ligne droite, explique-t-il, tout en compatissant pour les épreuves endurées par les éleveurs touchés. « Je soutiens la politique de l’État pour en finir avec la tuberculose bovine. »
« S’il y avait 25 % d’animaux positifs aujourd’hui, il serait idiot d’abattre tous les troupeaux concernés. »
Si les GDS luttent désormais contre de nombreuses maladies comme la fièvre aphteuse ou la grippe aviaire, c’est pour faire face à la tuberculose bovine qu’ils ont été créés après la Seconde guerre mondiale. À l’époque, cette maladie était très présente : dans les années 1950, on estime que 25 % du cheptel français était touché. Seuls les animaux positifs étaient abattus. À la fin des années 1990, seuls 2 % des animaux étaient positifs. Sous l’influence des règlements européens, la France tente alors de passer à « l’éradication » de la maladie.
« S’il y avait 25 % d’animaux positifs aujourd’hui, il serait idiot d’abattre tous les troupeaux concernés, explique Etienne Gavart. Mais comme il n’y en a qu’1 pour 1000, il faut abattre par précaution, afin de ne pas contaminer toute une exploitation. » Sur la dernière campagne de prophilaxie (tests intradermiques) menée entre la fin 2024 et mars 2025, « nous n’avons jusqu’à maintenant pas de cas de tuberculose et pas de suspicion sérieuses », rapporte le directeur du GDS.
La souche réapparue était présente il y a 25 ans
Dans le Calvados, c’est en 2013 que la maladie a refait son apparition, dans le cadre de ce que l’État appelle une surveillance passive. Lors d’une inspection visuelle réalisée à l’abattoir, une bête est identifiée avec des lésions. Les années qui suivent, des tests sont réalisés dans des rayons de plus en plus éloignés de la ferme concernée. La mycobactérie est retrouvée. Son identité génétique : GB35, une souche déjà présente en Normandie 25 ans auparavant. Pourquoi est-elle réapparue ? « Les tests ont été arrêtés dans les années 2000, peut-être un peu trop tôt », relate Vincent Rivasseau, chef du service santé et protection animales de la DDPP du Calvados.
Pour le représentant de l’État, l’éradication totale de la maladie est pourtant faisable. « La maladie ne s’est pas installée dans la faune sauvage, contrairement à d’autres départements. Toutes les conditions sont favorables à l’assainissement. On a des tests plus performants. Si, cette année, il n’y a pas de cas, cela ne veut cependant pas dire que c’est totalement fini. On est quand même sur quelque chose qui diminue. »
Des animaux ont-ils été abattus pour rien, puisqu’ils ne portaient pas de lésions visibles ? « C’est une réflexion qu’on peut avoir a posteriori, répond le chef de service. Mais au moment où l’on prend cette décision, c’est parce qu’on n’a pas pu définir que les animaux ne pouvaient pas être contaminés, qu’ils ne s’étaient pas croisés. »
Une autre façon de gérer la maladie ?
« Le plus dur, ça a été les petits veaux. Il y en a une cinquantaine qui naissent aux mois de février, mars. Ils ont été euthanasiés, parfois juste après être nés. » Sur la scène de la salle des fêtes de Cahagnes, dans le Calvados, Guillaume Lefoulon, un éleveur, raconte le calvaire qu’il a subi lors d’une réunion publique sur la tuberculose bovine, le 27 mars dernier. 560 bêtes abattues il y a quatre ans pour 7 vaches détectées avec le test et un cas de tuberculose confirmé. « Psychologiquement, ça vous détruit. Suite à ça, je me suis effondré », dit-il sobrement devant les 80 personnes rassemblées ce soir là. Silencieuses, elles encaissent les récits de plusieurs éleveurs qui, tous, racontent la même détresse et l’anéantissement du travail d’une vie.
La femme d’un agriculteur ajoute : « Tout le monde demandait : comment ça va Emmanuel (son mari, ndlr) ? Mais moi-aussi j’ai été touchée, comme nos enfants et les grands parents. Et on ne me demandait pas comment j’allais. » La sociologue Jocelyne Porcher, spécialiste du lien entre les animaux et les humains, prend la parole : « Ce qui me frappe, c’est la violence des services de l’État qui ordonnent ces abattages totaux en déniant le lien d’attachement et d’affection entre les éleveurs et leurs animaux. L’argent fait problème, mais ce qui pousse à la dépression, c’est la souffrance affective. »
La tuberculose bovine pourrait-elle être gérée autrement ? Le collectif le revendique. Eric Méens, un vétérinaire de la région propose plusieurs pistes pour s’attaquer différemment à la problématique. Identifier le génome des vaches à risque, vacciner les blaireaux, renforcer l’immunité des bovins lors de périodes critiques, travailler sur leur microbiote et sur la qualité des sols…
Un nouvel horizon s’ouvre pour les éleveurs. La député européenne Emma Fourreau a déposé une question écrite auprès de la Commission européenne. « Faites changer la réglementation ! », lance le président du GDS 14, Jonathan le Nourichel, après avoir défendu la politique actuelle menée : « L’éradication, ça prend cinq ans ! (…) On travaille pour l’intérêt collectif ! » « Ou pour nous enterrer ? », lui répond, en colère, un agriculteur.
Ce sujet a été réalisé en partenariat avec le média national Basta!. Il publie aujourd’hui un article à partir des éléments de reportages de Grand-Format et d’autres interviews, réalisées par la journaliste Sophie Chapelle, qui prolongent notre enquête.
Simon Gouin avec Sophie Chapelle (Basta!)
Emmanuel Blivet : photos