Production de pesticides : de part et d’autre de la porte des usines

Publié le 2 octobre 2026

Texte et photos : Nolwenn Weiler

En attendant la manifestation de samedi 3 octobre, qu’ils et elles espèrent massive, riverain.es et salarié.es des usines BASF et Syngeta en Normandie, racontent pourquoi leur mobilisation commune contre la fabrication de pesticides est importante.

Un article réalisé en partenariat avec le média Basta!

Des salarié.es d’usines de production de pesticides qui manifestent aux côtés de citoyen.nes appelant à sortir de l’agriculture basée sur la chimie… l’évènement, plutôt rare, aura lieu ce week-end en Normandie, lors de la grande marche co-organisée par les Soulèvements de la terre, le CSVPO (Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest), la Confédération paysanne et Cancer colère non loin d’une usine de Syngenta à Saint-Pierre-la-Garenne, dans l’Eure. Sur cette terre marquée par l’industrie et de fortes pollutions, des gens partagent le désir commun d’avoir des usines reconverties et dédiées au bien commun plutôt qu’aux profits. Nous sommes allés à leur rencontre.

Cette année, l’automne a des airs d’été en Normandie. Dans le ciel bleu vif de Saint-Aubin-lès-Elbeufs, en Seine-Maritime, les barbelés qui surplombent les murs de l’usine BASF semblent scintiller. Et les hautes cuves qui jalonnent ce site de 24 hectares brillent dans le soleil. À l’intérieur, l’heure est à la vigilance, à cause de l’action qui sera menée par des travailleurs agricoles et des victimes de pesticides ce week-end, près du site de Syngenta à Saint-Pierre-la-Garenne. Celui-ci est à plus de 50 kilomètres, mais qui sait ? Peut-être les Soulèvements vont-ils revenir pousser les portes de l’usine BASF de Saint-Aubin, comme ils l’ont fait il y a un an, en novembre 2025 ?

Dans le coin, strié d’usines et de sites Seveso, les alliances nouées à l’occasion de cette occupation de 2025 ont eu le temps de se développer et de s’enrichir. De part et d’autre des portes des usines de fabrications de pesticides, d’inhabituels rapprochements ont eu lieu qui désarçonnent le pouvoir politique et les forces de l’ordre. Un tract syndical de Sud Chimie déclare ainsi : « Travailleurs de l’industrie chimique, travailleurs agricoles et sociétés civiles, nos combats sont les mêmes. » Vincent Pochon, élu au CSE d’EuroApi (usine de production de médicaments qui partage le site de BASF) et secrétaire national de Sud Chimie fait partie de celleux qui sont convaincus de l’urgence de ces alliances autant que des promesses qu’elles abritent.  « On sait que nos activités sont polluantes et toxiques, nuisibles pour les salariés. Et que cela ne s’arrête pas aux portes de l’usine. C’est pourquoi nous appelons les travailleurs et travailleuses à être solidaires, le 3 octobre prochain, avec les paysans et paysannes, malades et riverains qui luttent pour transformer ensemble le système mortifère dans lequel nous nous trouvons. »

Vincent Pochon, secrétaire national Sud Chimie

« On sait que nos activités sont polluantes et toxiques, nuisibles pour les salariés. Et que cela ne s’arrête pas aux portes de l’usine. »

Ce ton solidaire et offensif a marqué du monde à l’extérieur de l’usine. Valérie Auvray, par exemple. Enseignante, un temps élue EELV locale puis régionale, elle milite au sein du CODEF (Comité de Défense de l’Environnement de Freneuse Boucle de Seine) depuis 2023. Centrée en premier lieu sur un site d’enfouissement de déchets industriels sauvage, cette association a élargi depuis peu son action à BASF, et à la pollution des eaux liée à la fabrication de pesticides. « Nous ne voulons pas nous confronter aux salariés, ni aux agriculteurs, souligne Valérie Auvray. Nous nous confrontons à des lobbies et avons besoin de comprendre ce qui se passe dans l’entreprise. Les discussions en amont de la mobilisation du 3 octobre permettent de faire cela. Cela me donne un peu d’espoir. »

Pour toustes, la mobilisation du 17 novembre 2025 a été un moment fondateur. Ce jour-là, l’usine BASF de Saint-Aubin-les-Elbeufs a été mise à l’arrêt par des travailleurs agricoles et des victimes de pesticides. « Désignés comme des activistes écolos par notre direction, ils sont venus témoigner avec leur corps que les produits chimiques que nous fabriquons et que nous ne connaissons que trop bien ne sont pas de simples chiffres dans un bilan de production. Ils ont des conséquences concrètes », décrivent les syndicalistes de Sud Chimie. « L’action du 17 novembre nous a permis d’échanger et de faire du lien entre nos luttes intérieures et les luttes extérieures, précise Vincent Pochon. La direction ne voulait surtout pas que cela arrive, la plupart des salariés ont été confinés. »

Avec quelques collègues, Vincent Pochon a fait le tour de l’usine, qu’il connaît par cœur, pour aller discuter avec les manifestants. « On voulait savoir ce qui se passait, et débunker le discours type CNews qui nous présente comme ennemis les uns des autres, faire de la pédagogie en interne. Faire cette jonction m’a demandé pas mal de boulot, mais j’avais une grande motivation pour ça. C’est indispensable pour défendre les problématiques de reconversion, plutôt que de défendre coûte que coûte une production nuisible aux salariés et, par extension, aux riverains. »

Lutte citoyenne contre les PFAS

La nocivité liée au process de production de l’insecticide Fipronil par BASF, essentiellement pour l’exportation puisque ce produit est interdit d’usage agricole en France, a éclaté au grand jour à l’automne 2024 dans les boucles de la Seine. « Une enquête de la Dreal sur la présence de PFAS a révélé des rejets ahurissants de TFA dans la Seine, se souvient Valérie Auvray. On était à 87 kilos en 24 heures ! Un record français, sur les milliers d’entreprises testées. » Le TFA (acide trifluoroacétique) fait partie des substances PFAS que l’on retrouve notamment dans les pesticides. Il est très persistant dans l’environnement, et fait l’objet de vives inquiétudes quant à ses effets sanitaires. « L’Institut national de la santé publique et de l’environnement néerlandais propose de fixer une norme à 2,2g/L pour le TFA, soit près de 13.000 fois moins que ce qui a pu être détecté à la sortie de la station d’épuration à Saint-Aubin-Lès-Elbeuf », précise Valérie Auvray.

Indignés et très inquiets, une poignée de militant.es travaillent pendant l’hiver 2024-2025 à faire du lien entre politiques locaux, associations environnementales, syndicats et fédération des jardins ouvriers, pour la rédaction commune d’une lettre ouverte dénonçant la pollution. Six mois plus tard, en juin 2025, sept associations déposent plainte contre BASF pour délit de pollution des eaux, atteinte aux espèces protégées, atteintes à la biodiversité, délit de risque causé à autrui. « Nous avons aussi déposé un recours gracieux devant le Préfet lui demandant de fixer des valeurs limites de rejets de TFA. Nous demandions aussi une évaluation de l’ensemble des dommages environnementaux sur le site et à proximité : sols, nappes phréatiques, eau de la Seine », précise Marc Pitti-Ferrandi, l’avocat qui soutient cette action juridique. Des demandes équivalentes ont été déposées devant le tribunal administratif à la fin du mois d’août 2026.

« La pression citoyenne et médiatique porte ses fruits. Le taux de TFA rejeté a été divisé par dix. »

Valérie Auvray (CODEF) et Laura Thiéblemont (Les Amis de la terre)

« Nous souhaitons qu’il y ait un inventaire des pollutions et de leurs effets, via une enquête publique et indépendante, payée par BASF, pour établir des responsabilités », détaille Laura Thiéblemont, assistante sociale, élue CGT et membre du bureau des Amis de la terre Normandie.  « Même s’ils s’en vont, ils doivent assumer, payer les conséquences de ce qu’ils ont produit pendant des décennies », ajoute Marie-Laure Baron, présidente du CODEF. Selon Laura Thiéblemont, « la pression citoyenne et médiatique porte ses fruits. Depuis les révélations de 2024, le taux de TFA rejeté dans la Seine a été divisé par dix. Cela reste évidemment énorme, mais cela prouve que des actions peuvent être entreprises pour améliorer la situation. »  

La vigilance des riverains sur les nuisances et pollutions des usines qui habitent ces paysages normands ne date pas d’hier. Eric Marigny, qui vit à 300 mètres des usines BASF et EuroApi peut en témoigner. Longtemps président de l’association pour l’environnement de Saint-Aubin et Cléon (Apesac), il raconte : « Nous avons lutté ces 20 dernières années contre les nuisances olfactives et sonores de ces deux usines, qui ont la même station d’épuration. Il y avait au départ une telle odeur d’œufs pourris et d’hydrocarbures qu’il fallait fermer complètement les maisons. » À force de rencontres, courriers, participations aux instances préfectorales (Dreal notamment), et mobilisations de la presse, l’association a réussi « à faire énormément diminuer ces nuisances » via une évolution de la station d’épuration. « C’est un travail de chaque instant, entièrement bénévole et nous ne sommes qu’une poignée. Il faut tenir dans le temps, ne rien lâcher, ce n’est pas toujours facile. »

Freins à la mobilisation

Mais trouver la force de se mobiliser n’est pas facile non plus, intervient Eva M., habitante de Saint-Aubin-les-Elbeufs depuis qu’elle est née, et percutée par le cancer à divers endroits de sa vie. « Dans la rue où j’habitais enfant, il y a pas mal de cancers : mes deux parents sont décédés de cette maladie. Ma mère a eu un cancer du sein sans gène porteur. Mon père a lui aussi eu un cancer endocrinien. Leur voisine, un cancer du côlon. L’un de leurs voisins a perdu un enfant d’un cancer pédiatrique. J’ai moi-même un cancer du sein, et l’une de mes amies et voisines également. Toutes ces maladies, c’est quand même alarmant. Mais voir que cela bouge, que des mobilisations s’organisent autour des pollutions environnementales, cela me fait du bien, malgré tout. »

« Quand il y a des alliances entre syndicats et mouvements de riverains, nous pouvons aller loin, dit Laura Thiéblemont. Mais ce n’est pas simple pour les salariés de se mobiliser. Ils ne risquent pas la même chose que nous, militants associatifs. Leur emploi est en jeu et donc toute leur vie. Au sein de grandes entreprises comme BASF ou Syngenta, les conditions de salaires, plus confortables qu’ailleurs, peuvent aussi freiner la mobilisation des salariés. De plus, ils reçoivent parfois des pressions de leurs directions. » Elle cite l’exemple d’une réunion publique à Elbeuf organisée par plusieurs associations à laquelle peu de salariés, pourtant invités, ont voulu venir, « car ils savaient qu’il y aurait des représentants de la direction dans la salle. »  

« Nous sommes sur un territoire marqué par l’industrie, la question de l’emploi prend une place importante, ajoute Marie-Laure Baron. C’est vrai aussi du côté des élu.es. Cela semble plus facile pour eux de dénoncer les pollutions agricoles que celles de l’industrie, alors que ce sont les mêmes produits. Mais il y a cette question de l’emploi… Cela dit, la métropole de Rouen vient de déposer une plainte contre BASF, donc les choses bougent. » L’omniprésence du cancer dans les vies quotidiennes n’y est sans doute pas pour rien. Le maire de Rouen a lui-même un cancer de la vessie, qu’il a rendu public en novembre 2024. « Depuis, il tient régulièrement la chronique de sa maladie », explique l’article du Monde qui raconte ce choix de transparence de l’élu.

« Qu’est-ce qu’on tolère comme activité destructrice par rapport à nos besoins ? »

Pour Handy Barré, secrétaire général de l’UL CGT de Rouen, les mobilisations autour de la santé sont prioritaires. « Je me suis intéressé très tôt à la question, parce que j’ai une maman qui est décédée assez jeune, à 51 ans, d’un cancer au poumon alors qu’elle ne fumait pas. Travailler est une chose, travailler en bonne santé en est une autre. Pour arriver en retraite en bonne santé, il faut que notre parcours au travail puisse être correct, qu’on ne soit pas usé. Mais pour cela, nous devons être informés de ce qui se passe dans nos usines, des risques que nous courrons. C’est pourquoi je pense que la manifestation du 3 est importante aussi, sur tous ces enjeux de transparence. Et puis, c’est important de se rassembler par les temps qui courent. »

« La vie entière doit changer de manière tout à fait urgente, et c’est par le travail que cela doit s’opérer, avance Laura Thiéblemont. La transition doit passer par les travailleurs car ce sont eux qui pourront réaliser ces changements dans le domaine de l’industrie, mais aussi de l’urbanisme, de l’immobilier, de l’agriculture, de la voiture, etc. Et ce sera aux syndicats de négocier avec les décideurs politiques. »

« La question, c’est : qu’est-ce qu’on tolère comme activité destructrice par rapport à nos besoins ? interroge Vincent Pochon. Dans les usines, nous avons des expertises techniques, nous maîtrisons nos process. Nous pouvons nous adapter. Le pétrole comme source d’énergie, par exemple, c’est abominable mais pour faire des médicaments, c’est très utile. Pour moi, dans un monde idéal, on piloterait les productions en fonction des besoins de la population. » C’est pour réaffirmer cette convergence de besoins et de projet de société qu’une partie des salariés seront de la manifestation ce samedi 3 octobre. Toustes la souhaitent massive, déterminée et joyeuse, loin des violences policières de Sainte-Soline, dernière grosse mobilisation nationale de ces luttes croisées entre protection de nos milieux de vie et bouleversements de nos systèmes productifs.

Nolwenn Weiler

Journaliste, basée en Bretagne. Pour Basta! je vais à la rencontre de ceux et celles qui se battent pour leur dignité : femmes victimes de violences, salariés malmenés, ouvriers intoxiqués. Je traîne aussi dans les champs, à la rencontre de ceux et celles qui cherchent des alternatives aux pesticides.

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