En Normandie, l'eau potable menacée par les résidus de pesticides

Publié le 24 nov. 2022

Des résidus de pesticides sont retrouvés un peu partout dans les eaux potables de Normandie. L’État a choisi de relever les seuils pour faire disparaitre une grande partie d’entre eux. Mais sont-ils dangereux? Comment – vraiment les réduire?

Presque 20 ans après son interdiction, la molécule est toujours là. Au Mêle sur Sarthe, dans l’Orne, on retrouve dans l’eau distribuée chez les particuliers des traces d’atrazine. Cet herbicide utilisé notamment dans les champs de maïs, suspecté d’être toxique pour l’homme, a été interdit en France fin 2001. Pourtant, des métabolites d’atrazine, c’est-à-dire des molécules issues de sa dégradation, ont été identifiés dans 12 prélèvements effectués en 2021 dans cette commune ornaise. A chaque fois, ces valeurs dépassaient le seuil fixé comme « pertinent » par les autorités françaises.

Le cas du Mêle sur Sarthe est emblématique de la persistance de ces molécules, dans les nappes phréatiques, des années après leur interdiction. L’eau potable distribuée en Normandie, comme partout en France, est contaminée par des dizaines de métabolites de pesticides. D’après les chiffres évalués par le journal Le Monde, 529 000 personnes en Normandie ont été alimentés par une eau non-conforme aux limites de qualité pour les pesticides et leurs métabolites, au moins une fois au cours de l’année 2021. En France métropolitaine, ce sont 12 millions de personnes qui ont été concernées par ces dépassements.

Ces chiffres ont fait un bond par rapport aux années précédentes, pour une raison : certains métabolites n’étaient pas recherchés avant janvier 2021. Ces données témoignent dans tous les cas de la contamination massive des nappes phréatiques par des résidus de pesticides. Et elles inquiètent sur les conséquences potentielles de ces molécules sur la santé.

Jusqu’en septembre 2022, l’État avait fixé un seuil à 0,1 microgramme par litre pour ces métabolites jugés « pertinents », c’est-à-dire qui représentent un « risque inacceptable pour le consommateur ». En dessous de ce seuil, il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Au dessus, pas de danger pour la santé non plus, estiment les autorités, mais l’obligation, quand même, d’en informer la population et de prendre des mesures pour diminuer la pollution.

C’est ce seuil des 0,1microgramme par litre que nous avons scruté dans les données normandes des années 2021 et 2022. Deux familles de pesticides franchissent régulièrement et massivement ces normes : le chloridazone, un produit utilisé principalement sur les betteraves à sucre ; et le S-métolachlore, un pesticide aspergé sur les cultures de maïs, dont le grand-frère a été interdit en 2003. Les deux substances s’attaquent aux herbes indésirables des champs de culture. Les métabolites du chloridazone, un pesticide qui n’est plus autorisé depuis fin 2020, sont retrouvés dans les départements du Calvados, de l’Eure et de la Seine Maritime, alors que l’Orne ou la Manche sont épargnés. L’ouest de l’agglomération de Caen comprend des taux compris entre 2 et 3 microgrammes/L, quand les deux métabolites de ce pesticide sont additionnés.

Dans le Calvados, par exemple, sur 310 prélèvements effectués, 88 dépassent les seuils réglementaires pour le chloridazone methyl desphenyl, un métabolite du chloridazone.

En juillet dernier, le taux le plus élevé de chloridazone méthyl desphényl est détecté à Creully sur Seulles, dans le réseau de Villiers le Sec, avec 1,1 microgramme par litre d’eau. Caen et ses alentours sont particulièrement impactés par la présence de ces pesticides, qui dépassent à de nombreuses reprises les seuils fixés par les autorités.

Les seuils de l’ESA-métolachlore, des métabolites issus de pesticides utilisés sur les cultures de maïs, sont, eux, plus souvent dépassés dans l’Orne et la Manche.

Presque 1 prélèvement sur 2 dépasse le seuil pertinent de l’ESA-métolachlore dans la Manche. Le territoire de Juvigny les Vallées, dans le sud du département, cumule les dépassements avec les niveaux les plus élevés de ce métabolite, tout comme Sourdeval, à une dizaine de kilomètres. Dans le Calvados, on constate les principaux dépassements dans la région de Caumont-sur-Aure, Villers Bocage, Souleuvres en Bocage, plusieurs communes de l’agglomération de Caen (Bretteville sur Odon, Fleury sur Orne, Mondeville), Condé en Normandie et Isigny sur Mer. Tout au long de l’année 2021, ce dernier territoire cumule les taux dépassant la limite réglementaire.

Laurent Aubry, adjoint à l’environnement de la ville s’est rendu compte que ces taux étaient anormaux, presque par hasard, en juillet dernier. Celui qui est aussi vice-président du syndicat qui gère la production de l’eau a découvert la dérogation préfectorale du 11 août 2022 accompagnant ces dépassements de seuils. « La commune d’Isigny sur Mer (…) est autorisée à distribuer une eau dont la teneur en esa-métolachlore dépasse la limite de qualité, sans toutefois excéder la valeur limite dérogatoire de 0,36 microgramme/L », stipule l’arrêté préfectoral. En clair, les seuils peuvent désormais être dépassés, pendant trois ans, à condition de mettre en place des actions pour rétablir la qualité des eaux distribuées.

A Isigny, le syndicat des eaux a entrepris en juin 2021 de diluer les eaux avec d’autres forages, afin de diminuer la teneur en esa-métolachlore. « Les terres agricoles qui se trouvent en aplomb des nappes phréatiques sont pourtant préservées depuis une 15 aine d’années des pesticides », rappelle l’élu. Mais les nappes communiquent entre elles, et les résidus de pesticides parviennent à pénétrer la zone de captage.

« Combien de temps allons-nous trouver ce produit dans notre eau ? »

« Pendant des années, on a eu des traces d’atrazine dans l’eau alors que le produit était interdit depuis 2002, s’inquiète Laurent Aubry. Là, le S métolachlore continue à être utilisé dans les champs : combien de temps allons-nous trouver ce produit dans notre eau ? On doit faire en sorte que ce taux diminue, tout en ayant une information claire sur les risques que cette molécule pose : est-elle dangereuse ? A partir de quel seuil peut-elle être dangereuse ? Il ne s’agit pas d’inquiéter la population inutilement, si la molécule n’est pas dangereuse. »

La question est importante : ces molécules de pesticides sont-elles dangereuses ? Le simple fait de les détecter dans l’eau peut-il avoir des conséquences sur la santé ? Ou faut-il dépasser un certain seuil pour commencer à s’inquiéter?

Dangereux pour la santé?

Les autorités sanitaires françaises définissent un seuil qu’on appelle la Vmax sanitaire. Si ce seuil est dépassé, l’eau potable ne peut plus être distribuée. Pour le chloridazone, par exemple, la valeur sanitaire transitoire a été fixée à 3 microgrammes/L. Or, les taux retrouvés au cours des derniers mois dans les prélèvements de l’agglomération caennaise s’approchent de cette limite. De quoi nécessiter d’agir de façon urgente sur ce territoire. Mais parfois, ces seuils réglementaires ont des niveaux très élevés. Il faut par exemple dépasser les 510 microgrammes/L pour l’esa-métolachlore avant que l’eau ne puisse plus être consommée. Soit 5000 fois la norme de qualité (les 0,1 microgramme/L). Autant dire que ce seuil n’est jamais atteint.

D’après Le Monde, les études sur lesquelles reposent ces valeurs Vmax sont sujettes à caution. « Les autorités prétendent qu’il n’y a pas de risque sanitaire, mais ces affirmations reposent tout au plus que sur une demi-douzaine d’études, explique Pauline Cervan, chargée de mission de l’association Générations futures. Certaines présentent en outre des lacunes, de l’aveu même des autorités, et aucune n’évalue les effets chroniques. »

C’est ce que pointe également le docteur Michel Nicolle, de l’association Alerte des médecins sur les pesticides. Depuis une dizaine d’années, ce médecin caennais à la retraite compulse les études scientifiques sur les pesticides. « Dans son avis de septembre 2022, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), reconnaît qu’elle n’a pas de données sur la cancérogénicité, la reprotoxicité ou la perturbation endocrinienne de l’esa-métolachlore, explique-t-il à Grand-Format. Cela ne devrait-il pas la conduire à évaluer cette substance et à appliquer le principe de précaution plutôt que d’augmenter les seuils réglementaires  ? »

Paradoxalement, l’absence de données a conduit l’Anses à diminuer le niveau d’alerte pour ce résidu de pesticides, sans appliquer le principe de précaution. Désormais, ce n’est plus le niveau de 0,1 microgramme/L qui oblige à mettre en place des actions, mais 0,9 microgramme/L. Un tour de passe-passe qui évite désormais d’avoir à lancer, de façon obligatoire, des actions correctives sur la qualité de l’eau partout en France. Plus besoin de diluer les eaux, de mettre en place des solutions de filtrage ou encore d’informer la population. 100 % des eaux du Calvados sont désormais conformes, 95,7 % des eaux de la Manche, et 98,5 % des eaux de l’Orne !

Des données fournies par les industriels

Les métabolites du S-métolachore étaient considérés comme dangereux. Ils ne le sont plus depuis la fin du mois de septembre. Pour prendre cette nouvelle décision, l’Anses s’est basée sur de nouvelles données qui lui ont été fournies par… Syngenta, la multinationale qui commercialise ce produit. C’est en effet au fabricant d’apporter la preuve de l’innocuité de ses produits. Et dans la majorité des cas, l’Anses dispose principalement des données fournies par les industriels, et non par des scientifiques indépendants.

« C’est l’industriel qui est maître du jeu, qui décide de la santé publique, indique à Enquêtes d’actu le docteur Jean-François Deleume, porte-parole de l’association nationale Alerte des médecins sur les pesticides. L’industriel paie des organismes privés pour lui fournir les études transmises aux agences, qui elles ne sont que des experts de papiers. »

Pourtant, cet avis a été rendu alors même que la molécule mère de l’esa-métolachlore, le S-métolachlore, vient d’être suspectée de cancérogénicité par l’agence européenne d’évaluation des produits chimiques ECHA. « Or, la réglementation sur la mise sur le marché des pesticides exige que lorsqu’une substance active est suspectée cancérigène, il est obligatoire de montrer, par des études, que les métabolites ne le sont pas eux-mêmes », explique l’association Générations futures. Cela n’a pas été fait pour ces métabolites du S-métolachlore. L’Anses conclut pourtant qu’« il n’ y a pas lieu de considérer qu’ils pourraient engendrer un risque sanitaire inacceptable pour le consommateur ».

L’Agence régionale de santé (ARS) de Normandie indique sur son site Internet que « les risques à long terme liés à une exposition répétée à de faibles doses [de produits phytosanitaires] sont plus difficiles à apprécier », notamment sur l’effet cocktail des molécules, c’est-à-dire les interactions possibles entre plusieurs produits. Mais elle ajoute : « des études épidémiologiques ont cependant mis en évidence des liens avec des effets retardés sur la santé, principalement dans le champ des cancers, des effets neurologiques et des troubles de la reproduction ».

De plus en plus d’études démontrent des liens entre les pesticides et certaines pathologies comme des cancers, des troubles cognitifs ou du diabète (lire l’article d’Enquêtes d’Actu). Y compris sous l’effet de doses infimes mais répétées de plusieurs substances à la fois, ce qu’on appelle l’effet cocktail. Pour l’Anses, à l’inverse, c’est la « dose qui fait le poison », et qui détermine la dangerosité de la présence d’une substance.

Des actions inégales

Que faire face à ces risques ? Avec l’apparition de ces dépassements de seuil, entre 2021 et 2022, les territoires touchés ont été obligés de mettre en place des plans d’actions, partout en Normandie. Avec plus ou moins de précision, de sérieux et de transparence. Le Groupement régional des associations de protection de l’environnement (Grape), basé à Hérouville Saint-Clair, a mené des recours gracieux contre les sept arrêtés préfectoraux pris cet été « portant dérogation aux limites de qualité de l’eau ». Le Grape pointe notamment l’absence d’information des populations et des « mesures du plan d’action [qui] ne sont pas de nature à rétablir rapidement la qualité de l’eau ».

Sur un des territoires sur lesquels nous avons travaillé, les témoignages récoltés démontrent la frilosité de certains élus responsables de la qualité de l’eau pour s’attaquer au problème. « La réunion avec les agriculteurs s’est déroulée dans l’urgence, quelques jours avant une réunion publique sur le sujet, raconte un agriculteur participant. Une personne donnait des conseils techniques pour pouvoir passer sous les seuils. C’était un peu une réunion de crise qui visait à montrer qu’on agissait, à rassurer… mais sans grande ambition. » « Sur la question des pesticides, il y a une grosse pression du monde agricole pour qu’on se taise », affirme un autre agriculteur. J’ai vraiment peur pour les générations à venir. Je me dis que tout ce qu’on épand dans les champs aujourd’hui, forcément, ça redescend un jour. »

Au Mêle sur Sarthe, dans l’Orne, l’ARS indique que le territoire travaille à la mise en place d’un nouveau forage, « afin de mélanger l’eau avec celle du captage impacté par la déséthylatrazine, avant distribution ». A Isigny sur Mer (Calvados), l’adaptation du traitement des eaux est aussi évoquée pour 2023, grâce à l’emploi de charbon actif plus efficient contre ce métabolite. Mais ces solutions de filtrage sont onéreuses. Est-ce au final le consommateur qui paiera plus cher l’eau pour compenser l’inaction, en amont, des institutions ?

Dans la Manche, le syndicat des eaux Sdeau50 travaille depuis la fin des années 2010 pour protéger les aires d’alimentation de captage, soit environ 6700 hectares du centre et du sud du département. «  Il y a une vraie prise de conscience des exploitants agricoles », estime Mickaël Hamel, responsable de la ressource eau au syndicat. Le Sdeau50 accompagne les exploitants vers une transition agricole pour plus de bio et d’herbes, donc moins de cultures recevant des pesticides. « Nous achetons par exemple des terres avec l’objectif que des agriculteurs s’y installent, et grâce au bail que nous passons avec lui, on impose que ce soit du bio. »

« On ne peut pas arriver et leur dire que ce qu’ils font depuis 20 ans ne fonctionne pas, qu’il faut tout changer.»

Le syndicat travaille aussi avec les exploitants conventionnels qui ne veulent pas forcément changer de modèle. « C’est là où il y a le plus de marge de manœuvre, reconnaît Mickaël Hamel. On a intérêt à ne pas se couper de ces exploitants. » L’objectif est alors de tisser un lien de confiance, pendant plusieurs années, pour amener progressivement l’exploitant à comprendre que l’agriculteur peut lui-aussi être « gagnant ». Des conseils sont ainsi donnés pour réduire les doses de certains pesticides, orienter l’agriculteur vers des pesticides foliaires plutôt que racinaires, qui pénètrent moins dans les nappes. «Les agriculteurs peuvent avoir les mêmes rendements, avec l’utilisation de moins de pesticides, donc sans baisser de revenus », indique Mickaël Hamel. « Nous devons faire des petits pas, les uns les autres, pour entraîner tout le monde. Il faut créer de la confiance entre tout le monde. On ne peut pas arriver et leur dire que ce qu’ils font depuis 20 ans ne fonctionne pas, qu’il faut tout changer. Mais quand on leur propose d’expérimenter, sur un 2 ou 3 hectares, de retirer tel ou tel produit, et qu’ils voient ensuite que ça fonctionne, ils vont le généraliser. »

Au fil de l’année 2021, le Sdeau50 a vu apparaître les métabolites d’esa-métolachlore sur son territoire. Le syndicat d’eau a travaillé avec la chambre d’agriculture pour qu’elle ne conseille plus l’emploi de ces substances. Et ce n’est pas la récente décision de l’Anses qui va infléchir le plan d’actions du syndicat. « Nous n’attendons pas que les agences se décident sur ce qui est toxique, ou pas, relate Mickaël Hamel. Le fait qu’on ait retrouvé ces métabolites montre que la ressource en eau est vulnérable à la pollution. On n’attend pas qu’une autre molécule vienne la remplacer pour agir. »

Simon Gouin (texte) et Elisa Foubert (dessins)

Les données ont été extraites grâce au travail du datajournaliste Alexandre Léchenet, réalisé pour FranceInfo, à partir des bases SISE-Eaux. L’analyse nationale de ces données, effectuée par FranceInfo, est à découvrir ici.

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