Espèce emblématique de la pêche normande, le bulot semble condamner à disparaître avec le réchauffement climatique. Pas résignés, pêcheurs et scientifiques se sont alliés pour tenter de sauver la filière et mieux connaître le gastéropode, qui fait figure de symbole de la montée en température de la Manche.
Un article réalisé en partenariat avec le média Basta!.
Mardi 27 mars 2026. Il est deux heures du matin, l’air est froid sur la plage de Gouville-sur-Mer, environ cinq degrés dans l’air comme sans doute dans l’eau. Il n’y a pas pas de port dans cette petite commune du sud du département de la Manche, juste une cale pour accéder en barque aux quatre petits bateaux qui mouillent non loin. L’un de ces bulotiers est le Père Vonvon et mesure un peu de moins de neuf mètres. « Quand je me suis installé en 2018, mon père m’a un petit peu aidé sur le financement du projet, son surnom c’est Yvon puis Vonvon parfois. C’est un beau clin d’œil », confie Julien Mouton, le capitaine du navire.
C’est en barque dans la pénombre de la nuit que le marin-pêcheur et son matelot Théo Laisney se collent au Père Vonvon pour y transvaser des bidons contenant environ 150 litres d’essence. Cela devrait suffire pour la nuit à venir… L’embarcation bouge avec le vent, le moteur démarre. Le froid de cette nuit-là ravit les deux travailleurs de la mer car leur cible principale avec une telle embarcation, c’est le bulot. Aussi appelé buccin, cette sorte d’escargot de mer a la particularité de très mal vivre l’augmentation de la température de l’eau de ces dernières années.



Dans la pénombre, des dizaines de casiers sont relevés puis les bulots capturés nettoyés et triés.
Sur ces quatre dernières décennies, l’eau de la Manche s’est réchauffée de 1,6 degré en Normandie, avec des pics de chaleur inédits en été. « C’est un organisme ectotherme, sa température corporelle et ses processus physiologiques sont régulés par la chaleur externe », analyse Yohan Ansel, qui réalise une thèse à l’université de Caen sur le sujet, soit l’impact du réchauffement climatique sur la biologie du bulot de la Manche et sa pêcherie. « Plus la température va augmenter et plus ses processus physiologiques vont être mis à rude épreuve. » En clair, l’animal souffre de la chaleur au point d’en mourir, à tel point que sa pêche a diminué de 70% dans le Sud-Manche depuis 2018. Au-delà de la problématique économique, la question écologique se pose et c’est dans ce sens que plusieurs acteurs du monde scientifique et halieutique ont décidé de faire front commun.

Yohan Ansel travaille sur une thèse à l’université de Caen sur l’impact du réchauffement climatique sur la biologie du bulot de la Manche et sa pêcherie.
Labo, bulot, dodo
Au fil de la traversée vers les précieux casiers à relever pour pêcher d’éventuels bulots, Julien Mouton nous raconte avoir embarqué, la veille, une scientifique à bord du Père Vonvon, dans le cadre du projet Cclimb’Up (pour Changement CLImatique en Manche : les effets sur le BUlot et son exPloitation). Débuté en avril 2025 pour une durée de trois ans, celui-ci associe le comité régional des pêches de Normandie, le laboratoire Smel (Synergie Mer et Littoral), l’Ifremer, l’Université de Caen ainsi que des pêcheurs, pour un coût de 500 000 euros, via l’État français et l’Union Européenne. Concrètement, toutes ces structures étudient les effets des variations de température et des vagues de chaleur sur la biologie de l’animal (croissance, reproduction, mortalité), sa gestion du côté de la pêche via des outils de collecte de données ou encore les impacts d’une augmentation de la taille minimale de capture, sans oublier d’être vigilants à la situation socio-économique de cette filière. En Normandie, le bulot est la deuxième espèce la plus pêchée et elle constitue l’emblème halieutique de la Baie de la Granville, à tel point que l’espèce avait son label IGP (Indication Géographique Protégée), aujourd’hui suspendu faute de captures suffisantes.
Si le Père Vonvon et son équipage participent à une campagne scientifique pour notamment mesurer les bulots capturés, à terre, c’est à Blainville-sur-Mer que le gastéropode est étudié, au sein des laboratoires du Smel. Laurence Hégron-Macé et ses collaborateurs y recréent en bassin les conditions de vie de l’animal, afin d’analyser son comportement face à différentes températures. « Pour les pontes, on estime que sous les neuf degrés, les conditions sont bonnes pour que la femelle ponde et il y a de moins en moins d’années où en hiver, ces températures le permettent », explique l’ingénieure et responsable du pôle « Pêches Maritimes » du Smel. « Le bulot va s’enfouir quand il a trop chaud donc surtout l’été. L’augmentation de la température de l’eau dans la Manche est claire avec de plus en plus de vagues de chaleur marine. Il reste alors enfoui, il ne mange plus, s’amaigrit et au moment où il peut ressortir parce que les eaux sont plus propices, le bulot est peut être trop faible voire mourant ».



C’est ainsi que les pêcheurs récupèrent des bulots plus maigres voire carrément pire dans leurs casiers, l’animal ayant à peine eu la force de s’y insérer pour décéder ensuite… Ainsi, la canicule 2022 a par exemple été meurtrière pour l’espèce et la criée de Granville, qui est la première de France sur ce secteur, avait vu ses débarquements passer de 14 tonnes du coquillage comptabilisées au mois d’août contre 62 tonnes en 2021… soit quatre fois moins. Face à de telles chutes de captures, il a été décidé à plusieurs reprises d’un commun accord entre pêcheurs et scientifiques de baisser les quotas par navire. « Quand je me suis mis à mon compte en 2020, le quota était encore à 900 kilos pour un bateau de trois personnes et 600 kilos pour deux marins », se souvient Julien Mouton. « Après cela, on est passé à 810 et 540 de mémoire. Aujourd’hui, c’est 210 kilos par homme à bord. » Pendant plus de six heures, Julien et Théo vont ainsi remonter des dizaines et des dizaines de casiers et chacun d’entre eux seront vidés dans une machine qui lave et trie les animaux, ceux sous la taille légale (45 mm) étant immédiatement rejetés en mer.
Limiter les bateaux et les bulots
Bien que diverses mesures soient prises pour préserver son existence, n’y a-t-il pas un problème de gestion de la ressource du bulot ? « Ça fait plus de 20 ans que le bulot est une espèce vraiment gérée à l’échelle du comité », défend Lucile Aumont, chargée de mission au comité régional des pêches de Normandie. « Après la canicule de 2022, il y a eu gros débats au sein de la profession. Ce sont toujours les pêcheurs qui décident de leurs mesures… Une nouvelle diminution du quota a été décidée. Pendant ce temps-là, avec le Smel, on recherche les avantages et les inconvénients de chaque mesure. Qu’est-ce qui serait plus bénéfique, le plus risqué économiquement… ».



Pour les casiers à bulots, une demi-araignée de mer peut faire office d’appât, ou un crabe vert.
C’est dans les eaux britanniques autour de Jersey que continue de pêcher le Père Vonvon. Vers six heures du matin, les prémices du lever du soleil arrivent, les deux hommes à bord continuent de s’affairer à relever leurs casiers, les vider et replacer des appâts, ce jour-là du rouget, des araignées et des crabes verts. Sur la soixantaine de bulotiers licenciés dans le Sud Manche, une dizaine sont actuellement à vendre et beaucoup pensent à une reconversion, comme Julien Mouton. Hors de question de changer de métier pour le trentenaire, mais plutôt de pêche car il souhaite aller vers la coquille Saint-Jacques, mais récoltée manuellement en plongée sous-marine. D’autres professionnels cherchent une porte de sortie et espèrent un plan de sortie de flotte, si l’État s’empare du sujet. En réduisant le nombre de navires ainsi que la quantité maximale à pêcher, la filière pourrait peut-être perdurer quelques années de plus.

Une nuit de pêche est une répétition des mêmes gestes des centaines de fois, parfois de manière épuisante.
Enfin vers 8 h il est temps de rentrer à terre et à bord, près 310 kilos de bulots seront conservés à l’issue de cette nuit-là, ainsi que 28 kilos de moussettes, six kilos de homards et un gros poulpe. Le quota légal de bulots n’est donc pas atteint, mais la pêche est jugée pas trop mauvaise, notamment grâce aux crustacés très prisés des touristes qui vont venir garnir les côtes normandes dans les jours suivants pour le premier pont de l’année.


Avant de toucher terre, il faut décharger le bilan de la nuit qui est de 310 kilos de bulots, 28 kilos de moussettes, six kilos de homards et un gros poulpe. En 2025, la criée de Granville a vu 1610 tonnes de bulots être débarqués par les professionnels de la mer.
Vers 10 h, c’est la débarque à la cale de Gouville-sur-Mer et le patron-pêcheur va entamer sa deuxième journée… gérer les ventes et l’administratif, aller chercher ses enfants à l’école après la sieste puis repas du soir et enfin dormir. La nuit suivante sera encore en mer. « Il y a quand même des signes qui nous alertent et qui sont dramatiques pour le bulot », conclut Julien Mouton. « Tous les scientifiques prédisent une désertification de l’espèce d’ici peu. Ça fait 10 ans qu’elle est annoncée et on voit clairement le recul, pourtant la technique de pêche au casier me plaît. »
Guy Pichard – texte et photos