De l’archipel japonais aux terres normandes, le manga possède ses codes et sa propre histoire, qui s’enrichit à présent avec de nouveaux auteurs qui ne sont plus exclusivement japonais. En Normandie, Victor Dermo et Tiers se sont faits leur place dans ce terrain d’expression unique.
Si ces deux visages vous disent quelque chose, c’est normal : Victor, « ce pur produit caennais » comme il aime le dire, a sorti le tome 1 du manga Diamond Little Boy courant 2025. Ce récit autobiographique, réservé aux plus de 15 ans, plonge le lecteur dans son adolescence au sein d’un quartier populaire de Caen, entre histoires d’amitié, de deuil, de passion pour la musique et, parfois, de dérapages vers la délinquance. Depuis, tout s’enchaîne pour lui : interviews, événements et reportages qui nous immergent dans son univers. Son année 2025 fut vécue comme un « rêve » et l’aboutissement de dix ans de travail.
Tiers vient de « l’autre côté du pont » : originaire du Havre, il possède déjà un « gros background », comme le rappelle Victor. En effet, le premier amour et la première école de Tiers, c’est le rap. Il a débuté avec son groupe Bouchées Doubles, aux côtés de Brav (qui a fait partie du collectif La Boussole et du label bien connu dans le milieu, Din Records). Dès 2012, il souhaite enrichir sa carrière avec des albums solo. Puis c’est vers le manga qu’il se tourne pour narrer des mondes réels ou imaginaires. Il est l’auteur de Nako (3 tomes), Hajimé (biographie de Teddy Riner) et Milky way quest.
Tiers et Victor se connaissent bien : lorsqu’ils se croisent lors d’événements, ils ne peuvent s’empêcher de parler manga. Grand-Format les a réunis le temps d’une interview croisée pour une plongée dans ce genre littéraire.
Comment le manga est rentré dans vos vies au point que vous en deveniez des acteurs ?
Victor : En 1994, après l’émission Le Club Dorothée. Mon premier Naruto (un manga japonais publié à partir de 1999, ndlr), je l’ai eu avec un repas chez Mac Do. Mais j’ai l’impression que l’attrait pour le manga a toujours été là. Le collège, c’est le moment où tu te cherches, tu te découvres… et ce fut la grosse période pour moi entre Naruto, la musique japonaise, Skyblog,(plate-forme de blogs des années 2000)… En 2008, la grosse série Naruto se finissait, et j’ai plongé dedans à fond. J’ai lu un peu Tintin et Astérix, mais pour moi, la BD, ça a été très vite le manga.

Tiers : Dans les années 1980, j’ai aussi été bercé avec la nounou de millions de Français : Dorothée. On était plus ou moins devant la télé du matin au soir, le mercredi, à regarder de la Japanimation (animés japonais). Mon premier coup de foudre a naturellement commencé là. Après, il y a eu une période creuse pendant quelques années mais quelques œuvres arrivaient encore jusqu’à moi comme Cowboy Bebop. Mais le vrai wagon auquel je me suis accroché a été Naruto. Il y a eu une deuxième explosion du manga en France et là, j’ai rattrapé mon retard. En avançant dans ma carrière musicale, au bout de quelques années, je me suis dit : pourquoi pas en faire mon métier en tant que scénariste ?
À quel moment on se dit : « C’est pour moi ? C’est possible, je vais devenir mangaka » ?
Victor : À l’adolescence, vers mes 15 ans. Je traînais dans les librairies, je regardais tout ce qui se faisait en nouveauté. Il y avait des extraits gratuits qu’on appelle des leaflets, et je les collectionnais. Un jour, mon libraire m’a parlé de mangas français comme Dreamland et à l’époque, au CDI, il y avait un catalogue de mangakas français. J’ai donc vu que c’était possible.


Tiers : Moi, en tant que scénariste, c’est un peu différent car j’ai toujours plus ou moins écrit. Là, c’est le médium qui a changé, avec une autre manière de narrer. C’est mon deuxième amour après la musique. J’écris dans les deux. Je suis en train de faire mes classes pour quelque chose de plus gros : série, cinéma. Le manga, c’est mon école. Après un séjour au Japon, je me suis dit : « Je vais écrire un manga et si je trouve quelqu’un d’assez fou pour dessiner et le faire avec moi, on y va ! » Et même aujourd’hui, avec Hajimé, même si le projet est gros, ça reste mon école. C’est lié à notre logiciel d’indépendance dans le rap : je veux faire un truc, je cherche ma route et je le fais. J’ai peut-être le syndrome du challenge, de l’imposteur, ce qui fait que je ne me définis pas encore pleinement comme mangaka. Je veux rester un élève.
Victor, tes récits sont autobiographiques tandis que toi, Tiers, tu racontes des histoires imaginaires dans Nako et Milky Way Quest ou biographique avec Hajimé. Y mets-tu aussi des éléments personnels quand tu écris ?
Tiers : Dans Nako, il n’y a pas beaucoup de personnel mais je me suis quand même inspiré de toute mes années de vie. Pour Hajimé, c’est une façon d’améliorer mon kung-fu, apprendre à avoir une corde de plus à mon arc, un autre exercice avec le rythme narratif, la grammaire du manga. Mon prochain challenge serait une enquête policière car je suis un gros fan d’Agatha Christie. Je ne souhaite pas encore faire de l’autobiographie par pudeur ou crainte qu’on me dise : « Ta vie, elle est éclatée au sol » (rires). C’est pour cela que je respecte à mort Victor.



Victor, en effet, tu ne nous dis pas tout de ta vie dans ton manga, mais tu livres des éléments assez personnels, voire parfois même très émouvants. Comment as-tu réussi à prendre ce risque ?
Victor : Comme Tiers, le manga pour moi, c’est comme les arts martiaux : il faut beaucoup de temps pour commencer à maîtriser son karaté. J’ai tout le temps envie d’écrire des histoires mais avec la mienne, tu ne peux pas invalider mon récit, car c’est ma vie. Je n’ai pas de formation académique ou artistique. Dans mes dessins, j’insiste beaucoup sur des tics comme la manière dont le personnage met sa cigarette sur le côté. En fait, j’avais une histoire à raconter comme un rappeur. Pour le premier chapitre sorti il y a 10 ans en indépendant, j’étais tout seul, pas de mentor, pas de gros bagage technique, juste ma culture : le rap. Et puis j’ai remarqué que plus tu dis un truc perso, plus ça parle. Moi, j’ai toujours écouté du rap et donc des personnes qui se confient et livrent leur histoire, j’avais donc envie de le faire aussi.
Pour la sortie du tome 1, tu as organisé deux évènements très remarqués, un à la bibliothèque de Caen et le second à l’Atelier d’Hérouville Saint-Clair. Tu y as invité des artistes de la scène rap notamment et à travers les décors, tu as immergé tes lecteurs dans ton univers. Tu as aussi réalisé avec Kup’s une fresque géante tirée d’une scène de ton manga sur un immeuble d’Hérouville. Tiers, comment vois-tu cela depuis le Havre?
Tiers : J’ai été impressionné par la fresque sur l’immeuble ! Vu de chez moi, ça fait grave plaisir. Ce truc de « c’est un monde ouvert », et comme on dit dans le rap « qu’un seul tienne et les autres suivront ». Dans le manga français, dès que quelqu’un fait un truc, on se dit « c’est mortel », si ça se trouve on peut faire ça …
Victor : C’est vrai que quand j’ai été suivi par une édition (Dupuis), j’ai pu faire tous les trucs que je voulais faire il y a 10 ans. Cette année, j’ai fait tout ce que je ne pouvais pas faire car je n’avais pas la “hype”, les thunes… Comme le marché en France du manga n’est qu’à ces débuts, je me dis : “Fais tout ce que tu veux”. Je viens, je fais mon “karaté” et je m’amuse ! Le monde évolue vite et bouge, pourquoi cela serait différent pour le manga ? Si un jour, un gamin me disait « j’ai kiffé le graph’ grâce à toi », j’en serais heureux. Aujourd’hui, on est en 360° : il faut penser à développer son manga sous différentes formes.
Tiers : En fait « Quand la musique, est finie, le reste commence ». Tout ne se fait pas par l’argent. Il faut du mouvement, il faut incarner et vivre le truc. C’est pour ça que j’aime beaucoup les conventions (rencontre entre auteurs et lecteurs), qui permettent de prendre le pouls de comment est perçue et reçue ton œuvre. Ce qu’a fait Victor, c’est la débrouillardise, et on aura toujours cet ADN-là.



Victor : En vrai, je pense sortir des choses conventionnelles pour faire avancer cette culture-là. Il ne faut pas rester statique mais passer à l’action. Un manga cette année est sorti avec 400 000 € de budget. Là, moi, avec 20 000 €, je suis obligé de taper fort.
Tiers : Nous, on est des laboratoires.
Victor : Ablaye (co-producteur d’Orelsan) m’avait dit : il faut avoir l’esprit Shonen, qu’ils le veuillent ou pas, il faut y aller. (Le shonen qui signifie jeune garçon en japonais est souvent perçu comme un style de manga pour les 12 ans mais de part sa philosophie il peut convenir à tous : les mots-clés de l’esprit Shonen sont l’amitié, l’effort et la victoire dans l’idée d’un dépassement de soi et d’une motivation à garder, malgré les épreuves sur le chemin. ndlr)
Tiers : La seule vérité, c’est être dans l’action. Et si quelque chose doit arriver, on sera prêts.

Victor, tu as parlé d’Ablaye, artiste associé à Orelsan, qui a comparé le mouvement manga à celui du hip-hop. Comment ce style influence ou nourrit votre écriture. Quelle place donnez-vous à cette culture ?
Tiers : Dans la manière de le faire surtout. Comme dans la musique en indépendant, si j’ai envie de faire un truc, je vais me débrouiller pour apprendre à le faire. Mon expérience dans la musique a fait mon bagage, m’a permis d’être attentif aux contrats qu’on m’a proposés. Grâce au rap, je me dis toujours : « Ça a l’air impossible, donc on va le faire ».
Victor : Le manga au Japon, c’est un truc du peuple, c’est comme le rap ou le hip-hop. En danse par exemple, tu mets quatre cartons par terre et tu fais la coupole. Bah le manga, au Japon, c’est un peu le même délire, tu vois ? Ça n’a jamais été un truc d’élite. C’est toi avec toi-même, tu t’occupes. C’est comme les rappeurs qui font des freestyles, c’est la même énergie !
Et si vous preniez une minute, maintenant, pour nous soutenir ?
Il y a cinq ans, Grand-Format a choisi de mettre en accès libre ses articles, pour que tout le monde puisse les lire et les partager.
Mais les produire coûte évidemment de l’argent : les journalistes qui enquêtent et se rendent sur le terrain, les photographes et les dessinatrices qui les illustrent, les salariés de Grand-Format qui coordonnent, relisent, mettent en page et promeuvent le magazine sur les réseaux sociaux.
Alors si nos articles vous plaisent, soutenez l’information originale et d’utilité publique que nous vous proposons tous les mois. Faites vivre un journalisme de reportage et d’enquête, loin du tourbillon des chaînes d’info en continu.
Rokaya Diallo, Fatima Ouassak, toutes deux militantes et amatrices de manga, font des parallèles réguliers entre la lecture et leur engagement. On a pu voir aussi des drapeaux du célèbre manga One piece brandis lors de manifestations au Maroc, au Népal ou encore à Madagascar. Et vous, faites-vous un lien entre vos engagements et le manga ?
Tiers: Quand il y a des sujets d’actualité qui s’imposent à moi, c’est avec ma plume de rappeur que j’écris. Ça a été le cas cette année avec le génocide à Gaza, j’ai créé un morceau qui d’ailleurs a eu du mal à sortir. J’avais besoin de dire des choses rapidement et clairement. Dans mes mangas, mes messages sont plus subtils et plus diffus. Dans Nako, par exemple, le racisme est évoqué et dans Hajimé la santé mentale est un réel sujet. Comme ma catégorie est le Shonen, il y a un côté pédagogique pour les plus jeunes.
Victor : Je ne suis pas très, très engagé politiquement. Il n’y a pas de message, je fais un état des lieux. J’ai arrêté l’école tôt, je ne veux pas dire de bêtises. Mais je fais des constats : des quartiers populaires en manque de services publics, des bavures policières … Je reste vigilant et ma mère m’a dit « Tu ne peux refuser un système dans lequel tu vis » C’est pour cela que j’aime beaucoup le réalisateur coréen Bong Joon-ho qui a fait le film Parasite. Son génie réside dans le fait de ressentir, grâce au plan, à la musique. Il dit des choses avec son art. Mon taf, en tant qu’auteur, c’est te faire ressentir des choses et après, à toi de te faire ton avis.


Tiers : Victor, ton témoignage est politique. C’est vrai qu’il y a un côté assez repoussant dans la politique, car c’est clivant. Même si on n’écrit pas de manifeste, c’est notre art qui est notre manifeste. Si tu veux savoir ce qu’on pense sur tel ou tel sujet, regarde notre art et tu verras un peu de notre âme dedans.
Si tu veux savoir ce qu’on pense sur tel ou tel sujet, regarde notre art et tu verras un peu de notre âme dedans.
Victor : Moi, je suis métisse. Et je me suis rendu compte que certains étaient très contents de me voir à cette place car en terme de représentativité, ça leur fait du bien. Je comprends, mais je ne veux pas être réduit à cela. Je veux qu’on comprenne que je suis ceinture noire dans mon karaté. Je mets toute ma vie dans cela et je travaille sur ce truc tous les jours. Je veux qu’on me dise que l’histoire est belle. En vérité, il y a du manga pour tout le monde. Comme le rap, la BD, le ciné. Il faut arrêter de garder en tête que le manga, ce n’est que du Shonen. C’est un des milieux artistiques où, à mes yeux, il y a le plus de choix possibles : sport, société … Juste être un peu plus curieux et passer ce cap-là. Et je te jure, tu passes un bon moment en les lisant.
Si vous deviez passer une journée dans l’univers d’un manga, ça serait lequel et qui ?
Victor : Toriko, car je suis gourmand. Car dans les autres Shonen, tu passes ta journée à te battre.
Tiers: Pareil, je rejoins Victor à 100%!
Comment s’annonce la suite de vos projets?
Tiers : Pour ma part, je me concentre sur l’écriture du Tome 2 de Hajimé (sorti le 6 mai, ndlr). Et le dernier tome à suivre. Et après, ce que je souhaite, c’est une scène de manga français économiquement solide qui défonce tout ! Qu’il y ait de plus en plus de place pour le manga, que ce soit un médium que tu ne peux plus ignorer. Comme le rap qui était ostracisé et maintenant, tu ne peux pas faire sans. Avant, c’était un événement quand Booba passait à la Star Ac, aujourd’hui c’est banal. C’est donc la force du public. Le rock a vécu la même chose avant : au début, tu es marginalisé, et après le public sollicite. Et j’aimerais qu’on vive ce moment, ça serait du délice, ce moment-là ! Et à la différence avec le rap : les rappeurs sont obligés de faire évoluer le discours en prenant de l’âge, alors que là, on peut, à n’importe quel âge, raconter des histoires.
Victor : Pour moi, ce sera la sortie du Tome 2 au deuxième trimestre 2026. Et en fin d’année, une grande surprise !
