Février 2026

À Putanges, les habitants reprennent le pouvoir

Marylène Carre (texte) et Joanna Calderwood (dessins)

J- 60 : un grand moment de démocratie

Samedi 10 janvier, salle des fêtes de La Fresnay Sauvage. L’étape est cruciale. Le mouvement va élire son « binôme de liste », le maire et son premier adjoint, en pratique deux co-maires, selon un principe de vote sans candidat. « Les participants rédigent collectivement une fiche de poste qui décrit la mission, les qualités nécessaires et le mandat. Par un processus de vote et d’objections, des personnes sont désignées par le groupe pour remplir la mission », explique Elsa, facilitatrice au sein de la Horde de Fréquence Commune, venue animer la réunion.

Une trentaine de personnes participent. Au premier tour sortent une dizaine de combinaisons ; au second tour, ils ne sont plus que trois. Le binôme Loïc-Isabelle revient sans cesse dans la discussion, mais pose problème : ils sont tous les deux de Putanges et Loïc, par sa position militante, peut être clivant. Il était à l’avant garde des luttes écolos contre les projets routiers, cheville ouvrière du festival des Résistantes à Briouze en 2025. « Mais il est connu, objecte-t-on, et les deux s’entendent bien. » La discussion n’avance plus. Après la pause, on décide de passer au point suivant : demander l’avis des personnes désignées. Après le retrait de deux candidats, il ne reste qu’un binôme en lice, celui de Loïc et Isabelle. Question résolue. Mais on acte qu’Isabelle sera la « tête » du binôme. Et surtout, « il y a toute une équipe derrière ».

« C’est génial de mettre ça sur la table et d’en discuter », estime Loïc. Isabelle parle d’une « expérience magnifique », riche d’émotion, de partage et de bienveillance. « Avec Loïc, nous sommes très différents, confie-t-elle. Pas la même génération, pas le même parcours de vie, pas la même personnalité, mais justement on est complémentaire et avec l’équipe, on a les mêmes objectifs : travailler avec tous les habitants. » Habituée à accompagner des collectifs citoyens, Elsa relève « l’ouverture sincère du MCCP qui déploie beaucoup d’énergie à construire une liste représentative et à l’écoute des habitants et des différentes communesLa journée est à l’image de leurs intentions : permettre de se rencontrer, d’inclure les nouveaux et les nouvelles avec beaucoup de soin, et créer les conditions d’un débat intelligent et serein. »

Le 16 janvier, les deux « futurs maires » ont convié les habitants à une cérémonie des vœux au Lion Verd. « Nous nous souhaitons à toutes et à tous de gagner les élections pour pouvoir travailler ensemble au bien de la commune. Mais quelques soient les résultats le 15 mars, voyant le groupe que l’on est aujourd’hui, on aura gagné. »

Déjeuner aux tripes et poule à la crème

Les réunions hebdomadaires au Lion Verd ont changé de format : une heure de travail en cercle et une heure de cercle coordination, où toutes les questions sont abordées. « Il manque 1000 euros pour boucler la campagne », « pas assez de femmes sur la liste », « il faut imprimer les 1200 exemplaires du journal n°2 », « Qui vient avec moi au déjeuner aux tripes du foyer rural de Fromontel ? À la poule à la crème de Saint-Aubert ? « Qui pour rencontrer les chefs d’entreprises, convier les associations ? » Il est décidé d’organiser un évènement convivial tous les quinze jours : galette des rois à la Forêt-Auvray, vin chaud à Sainte-Croix. Chaque fois, le collectif met la main à la pâte.

La formation des colistiers aux affaires municipales qui avait été envisagée ne pourra pas avoir lieu, faute de temps. Chacun est invité à s’autoformer à partir de ressources partagées. Sur le site du MCCP, Alice met en ligne des articles très pédagogiques qui s’adressent aux électeurs sur le mode de scrutin, les pouvoirs du maire, les finances de la commune. Un appel à idées est lancé pour trouver un slogan de campagne. Et Loïc continue de mettre en garde : « On rentre dans un marathon. N’hésitez pas à dire non, à dire que vous êtes « off ». Écoutons-nous les uns les autres et prenons soin de notre collectif. » Isabelle a rêvé qu’elle était seule élue. « Ne m’abandonnez pas ! », lance-t-elle à son équipe.

J – 30 : le dépôt de la liste

Touhami a rassemblé toutes les informations pour organiser la liste : nom et adresse des candidats, homme ou femme, intentions de position sur la liste. Il faut 33 candidats, à parité en alternance. Les 25 premiers sont assurés de siéger en cas de victoire ; les huit premiers en cas de défaite ; 13 personnes sont aussi susceptibles de siéger à la communauté de communes. L’ordonnancement se fait collectivement, dans le salon du Lion Verd. Estelle arrive en 3e position « avec grand plaisir ». Julie est à la 5e place. « C’’est la suite logique de mon engagement, confie-t-elle. Pour poursuivre la réflexion collective sur un autre modèle de gouvernance locale, mais aussi parce que j’ai créé des liens avec les autres membres du collectif et parce que ça me plairait de pouvoir représenter les habitants. » Touhami arrive en 8e position, mais propose de laisser sa place ; « il y a déjà deux candidats de La Forêt-Auvray ». Oppositions dans l’assemblée. « Tu es là depuis le début, et on te connait, s’il faut siéger dans l’opposition, tu sauras aller chatouiller ! » Rosane décline la 9e place, elle ne sera pas assez disponible. Dominique la remplace ; elle est retraitée.

Anne-Marie n’aurait jamais imaginé figurer sur une liste aux municipales. Arrivée de région parisienne il y a dix ans, tombée amoureuse du coin, la jeune retraitée a fait partie des plébiscités. « Quand Loic est venu toquer à ma porte, j’étais étonnée et flattée. Ça fait longtemps que je ne crois plus à la politique, je ne regarde même plus les informations. Mais depuis un mois, je retrouve l’envie et la foi. Je me dis qu’on peut au moins essayer de mieux vivre ensemble. Cette aventure a ravivé la flamme de la fraternité. » Et finalement, elle figure sur la liste. Tout comme Gérard, le vieux briscard de la politique, qui avait juré qu’il arrêterait. Il prend la 32e place, un peu « par vengeance » vis-à-vis de l’ancienne équipe, et aussi parce qu’il partage l’envie de démocratie citoyenne « des jeunes », comme il les appelle.

Isabelle et Loïc ont déposé la liste en Préfecture, qui sera présentée dans son intégralité dans le journal n°3 du MCCP et lors de la dernière réunion publique aux Rotours à la fin du mois. Le 14 février a eu lieu la photo de groupe et la réalisation d’une petite vidéo pour présenter le collectif. Le slogan de la campagne a été choisi : « Des élus pour écouter, des habitants pour décider ». La profession de foi est en cours de rédaction et l’élection en ligne de mire. « Il n’y a plus de retour en arrière possible, mesure Isabelle. Une deuxième aventure commence ».

Marylène Carre. Illustrations : Joanna Calderwood

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Marylène Carre

Journaliste et co-fondatrice de Grand Format. Dans la perspective des municipales, nous avions envie de raconter l’histoire d’une liste citoyenne et participative en Normandie. Nous avons fait le tour des initiatives déjà bien avancées et c’est comme ça qu’un jour de septembre 2025, j’ai contacté le MCCP en leur proposant de les suivre, jusqu’à la veille des élections. Merci au collectif pour sa confiance et sa disponibilité.

Joanna Calderwood

Illustratrice et graphiste née en 2000 à Perth, en Australie. Après avoir suivi une formation en design graphique, j’ai intégré l’école des Beaux-Arts de Caen. Mon parcours d’étude m’a permis de travailler la couleur et la relation entre texte et image. Durant ce cursus j’ai pu trouver différentes manières de mettre mon dessin au service d’une diversité de médiums. Je navigue entre le travail de commande pour la presse et l’édition (jeunesse, bande dessinée…) et le travail d’artiste (impression de motifs sur tissus, estampes, vaisselle en céramique).

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