J- 150 : le mouvement se structure

Le 23 octobre 2025, le Journal de l’Orne annonce le projet de liste : « Pour la première fois, il pourrait y avoir un duel à Putanges-le-Lac lors des élections municipales. Car, depuis janvier 2025, date de sa création, le Mouvement citoyen des communes de Putanges-le-Lac œuvre pour composer sa liste. »
Il faut trouver 33 candidats, autant d’hommes que de femmes, dans une commune qui ne compte que 2 000 habitants. Ce seuil de population équivaut normalement à un conseil à 19 membres, mais dans les communes nouvelles, il a été décidé de garder jusqu’aux élections de 2032 un nombre plus élevé de conseillers, afin d’assurer une meilleure représentation des anciennes communes fusionnées. Mais comment trouver 33 candidats, dans une période où les citoyens ont plutôt tendance à se détourner de la politique ? Paradoxalement, le rejet des politiques partisanes et des élites au pouvoir a fait fleurir, un peu partout en France, des listes citoyennes. Le réseau Action Commune recense près de 650 initiatives, dont dix en Normandie. Le MCCP va ainsi raccrocher ceux qui ne croient plus « aux politiques » mais veulent se réapproprier « la politique » de la cité.
À 84 ans, Marc est le doyen du mouvement. Ancien menuisier, il habite à Chênedouit depuis 15 ans. Il s’était déjà mobilisé contre les caméras. « Je suis un peu collapsologue, dit-il, on va voir arriver des catastrophes. Le local peut être une réponse à ces défis si une commune veut faire bouger les choses. » Il cite le film de Marie-Monique Robin, Qu’est-ce qu’on attend, sur une petite commune d’Alsace engagée dans la transition écologique. « La démarche est passionnante, même si la victoire, j’y crois pas trop ». Rosane et Thomas, un couple de quadras récemment installés à Chênedouit, elle comme designer textile et lui comme « architecte défroqué », ont rejoint le mouvement suite à la réunion publique de Chênedouit. Ils ont décidé de s’impliquer, convaincus que « le seul niveau pour faire bouger les choses, c’est localement. »
« Qui qui qui ? »
Novembre 2025. Le groupe de discussion sur Signal rassemble désormais une vingtaine de personnes. Le mouvement se structure. Il a fait appel à Clément, un copain, pour accompagner les réunions de coordination hebdomadaires au Lion Verd. Quelques principes ont été posés : prioriser la parole des personnes qui se sont peu exprimées, prévoir l’ordre du jour à l’avance et terminer par un tour sur « qui fait quoi ». Pour s’organiser, louer une salle des fêtes, imprimer un premier journal, le collectif dispose d’une petite trésorerie constituée par les collectes citoyennes. Pour se répartir le travail, des cercles ont été créés : communication, finances, programme, mobilisation. Mais la tâche est immense et les forces vives encore limitées. « Qui peut faire du porte-à-porte à Sainte-Croix pour annoncer la prochaine réunion ? », « Qui boîte le journal ? » « Qui peut m’accompagner sur le marché jeudi ? », « Qu’est-ce qu’on fait des gamins pendant la réunion com ? Ok on fait une visio… » Isabelle et Loïc prennent soin de chacun. « On ne se fatigue pas trop. Il faut qu’on tienne jusqu’en mars. »
Les réunions publiques s’enchainent dans les communes déléguées. D’un bourg à l’autre, les habitants semblent partager les mêmes préoccupations : la perte du lien social entre les habitants (« on ne se connait plus entre voisins »), l’isolement des personnes âgées, le problème de la mobilité et le manque d’alternative à la voiture. Le sentiment d’abandon des anciennes communes revient systématiquement : la disparition des anciennes mairies (« il n’y a même plus de drapeau sur le bâtiment de la mairie »), des fêtes de village (« aujourd’hui, tout se passe à Putanges, c’est loin »), les inégalités d’investissements (« on brade les biens de nos communes pour financer des travaux à Putanges »). En revanche, « le sujet de la sécurité n’est jamais venu, dans aucune réunion publique », souligne Isabelle.
Les pistes avancées par les habitants sont souvent des solutions simples, concrètes et qui s’appuient sur l’existant : mieux utiliser les salles des fêtes et les bâtiments communaux, rouvrir des chemins de randonnée entre les communes, créer des lieux et des moments de rencontre, mettre en place des navettes le jour du marché à Putanges, développer le maraichage municipal pour approvisionner les écoles, le transport à la demande pour les ainés…
J-90 : tout se discute
La dernière réunion publique de la tournée a lieu le 13 décembre à Putanges, dans une salle des fêtes louée par le collectif (le prêt a été refusé par la mairie). Une quarantaine de personnes a pris place sur les chaises placées en cercle. Au milieu trône une urne symbolique, qui devient vite le terrain de jeu des enfants. Loïc rappelle les règles : parler en son « je » (en son nom) avec intention et concision, respecter les différences, être curieux, pratiquer « l’écoute active ». La discussion s’oriente rapidement sur la gouvernance partagée avec les citoyens. Nicolas dessine des cercles au tableau figurant le bureau des élus et différentes commissions composées d’élus, de citoyens et de sachants. On parle de « révocation des élus », de « référendum citoyen », de communication avec les habitants.
Les participants sont ensuite invités à travailler en atelier sur les thématiques qui sont ressorties lors des réunions publiques : la jeunesse et l’éducation, l’agriculture et l’alimentation, la vie sociale et la santé, l’urbanisme, le tourisme et le patrimoine. Il s’agit de reprendre chacune des idées évoquées et d’en débattre. Dans plusieurs cercles, la même remarque revient : « le problème, c’est qu’on ne sait pas comment ça marche. » Il faut solliciter des experts, apprendre, se former les uns les autres. Le désir de politique revient.

Une liste du pour et non du contre
La journée se prolonge par une réunion de coordination, à laquelle ont été invités les candidats « plébiscités ». « Dans le dernier journal et au cours de chaque réunion, on propose aux habitants de désigner ceux d’entre eux qui leur sembleraient faire de bons candidats », explique Touhami. 60 personnes ont été plébiscitées. Comme Catherine, professeure et présidente de la bibliothèque de l’école de Putanges, mais « débordée ». Elle a envoyé son mari, qui veut bien « apporter sa pierre à l‘édifice et ses compétences ». Il travaille dans une collectivité. « On a aujourd’hui des élus qui sont plus intéressés par leur carrière que par l’intérêt collectif. On ne peut pas dire que ça ne va pas et ne rien faire. »
Tous les participants sont invités à se positionner dans l’espace en fonction de la place qu’ils veulent ou non occuper sur la liste. Thomas, « l’architecte défroqué » est dans le camp du non. Il préfère aider le mouvement dans l’ombre. Véronique a « peur de s’investir et que ça se délite ». Dans le camp du oui, Isabelle est « partante, peu importe sa place » ; Rémy dit « qu’on ne se relèvera pas de sept ans de mandat. Il y a urgence à sauver notre commune ». Loïc, « hyper motivé », ajoute « qu’il y a urgence à lutter contre tous les fascistes ». Mais Igor ne se reconnait pas dans un discours antifasciste et rappelle qu’on a choisi de faire « une liste du pour et non du contre. »
« Le 10 janvier on crée la liste, début février on dépose la liste et le 15 mars on gagne les élections ». Touhami
Touhami et Nicolas ont préparé un quiz sur la fonction d’élus. Marc résume le rôle du maire : « celui qui est appelé à 2h du mat parce qu’il y a une vache sur la route. » Florian y voit « un chef d’orchestre », Isabelle « un chef d’équipe » et Loïc ne veut « pas de maire ». Quelqu’un demande : « la liste sera-t-elle vraiment apolitique ? » « Oui, car on devra être dans le compromis, représenter tous les citoyens de façon non partisane, précise Isabelle. On veut travailler avec l’opposition et je regrette que les élus actuels ne soient pas venus discuter avec nous. » Il est ensuite question des droits de l’élu, notamment vis-à-vis de son employeur, et des indemnités. C’est le conseil qui décide de la répartition. Sera-t-elle « égalitaire » ou « en fonction des ressources » ? Sujet délicat. Après quelques échanges, l’assemblée penche pour une répartition en fonction des besoins, afin que « chacun puisse s’engager ». « Certains doivent reconnaitre qu’ils ont moins de besoins que d’autres », conclut Touhami.