À « La Douceur de Vivre », ni blouses ni dossiers médicaux : seulement des ateliers pour celles et ceux que la maladie isole et une pause pour ceux qui les accompagnent. Ouvert par deux aides-soignantes à Grosville (Manche), ce lieu rare invente une autre manière de prendre soin.
Florence, atteinte d’une maladie qui l’empêche de parler, attend avec impatience chaque jeudi. « C’est son moment de partage. Elle rigole, s’amuse et communique comme elle peut, dans la bienveillance », explique Patrick, son mari et aidant. Retraité depuis peu, il profite aussi de cette pause les jeudis pour faire des balades. Un peu d’activité physique pour prendre soin de lui, face à un quotidien chargé auprès de son épouse.
Le couple se rend toutes les semaines au cœur de Grosville (Manche) à 25 km de leur lieu de résidence. Florence, ou Flo, comme on l’appelle amicalement, retrouve cette fois-ci Mathilde pour un atelier mensuel sur l’équilibre et la prévention des chutes. Patrick, lui, sait bien que l’accueil est bienveillant, adapté et sans lourdeur administrative. Pas de blouses blanches, ni de dossiers médicaux.
Donner un peu de répit aux aidants
« La Douceur de Vivre » est un espace associatif imaginé par deux aides-soignantes, Céline Kidney-Perks et Sophie Trecant. Sa mission: accueillir pendant deux après-midis par semaine des adultes fragilisés, isolés et/ou en situation de handicap. En leur proposant des ateliers de cuisine, de bricolage, de jardinage, de poterie, de chant ou la médiation animale, entre autres.
Céline et Sophie ont toutes les deux travaillé pendant vingt ans en Ehpad (Établissements d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes). Elles voyaient de plus en plus d’hommes et de femmes confrontés à des maladies neurodégénératives, et des aidants épuisés. « Beaucoup auraient pu rester chez eux si les aidants avaient eu un peu de répit », confient-elles. Les deux aides-soignantes décident donc de démissionner et imaginent ce lieu où les activités sont adaptées et visent à maintenir les capacités tout en recréant du lien social.

La mairie de Grosville leur a mis à disposition, en location, l’ancienne maison d’assistantes maternelles. Céline, Sophie et leurs conjoints l’ont rénovée entièrement pour en faire un espace loin de l’image institutionnelle. Le lieu se veut neutre, simple, accessible. Dans la Manche, l’initiative est rare. Les accueils de jour existants sont majoritairement rattachés à des EHPAD. « La Douceur de Vivre » s’inscrit donc comme une réponse intermédiaire, souple et abordable, dans un paysage dans lequel les alternatives manquent. « Ici, les personnes ne sont pas des “patients”. Elles sont juste… elles-mêmes. Cela change tout », affirme Sophie.
Etre ici comme chez soi, être soi-même
« J’ai découvert La Douceur de Vivre via les réseaux sociaux, je voyais passer des publications dans lesquelles l’on voyait des personnes souriantes qui pratiquaient diverses activités. J’étais à la recherche d’un lieu comme celui-ci pour accueillir notre maman qui est souvent seule, pour briser sa solitude. Notre maman s’y sent bien, elle revient toujours enchantée de ses après-midis, où elle fait de la pâtisserie, du jardinage ou des jeux. Merci à Sophie et Céline d’avoir ouvert un tel lieu », écrit Stéphanie sur le Facebook de l’association.
« Ici, la personne est accueillie comme chez elle », résume Céline. Les créations repartent habituellement avec leurs auteurs, sont vendues dans des marchés ou servent à décorer des évènements organisés par la mairie – comme la fabrication des décorations pour le repas des aînés.
Le prérequis pour profiter des activités est de devenir adhérent en payant un tarif horaire de 15 euros. Ce fonctionnement allège les démarches, généralement lourdes dans les structures classiques. Mais le modèle économique de « La Douceur de Vivre » repose sur un équilibre fragile : subventions, aides de plusieurs communes, soutien du Crédit Agricole, du Lions Club, entre autres. Après deux années de bénévolat, les fondatrices sont salariées à temps partiel, mais l’avenir dépend encore des financements. Elles rêvent d’ouvrir quotidiennement et d’acquérir un véhicule pour multiplier les sorties, comme des visites de la cidrerie ou à la ferme.
Carolina Roatta