
La justice restaurative aurait donc des effets positifs, si l’on en croit les études publiées sur le sujet : elle diminuerait la récidive et réparerait les gens, auteurs et victimes, souvent confrontés aux mêmes problématiques (à qui en parler, comment, à qui la faute ?). Elle contribuerait à rétablir le pacte social par des processus de réhumanisation, responsabilisation, relégitimation. Elle aurait des effets psychologiques sur les participants. Mais lesquels précisément ? N’y-a-t-il pas un risque d’effets délétères : manipulation de la victime ou victimisation de l’auteur, réveil du traumatisme, réaction dépressive …
C’est pour mieux appréhender ces questions que Séverine Adeline, coordinatrice justice restaurative à Caen, a sollicité Astrid Hirschelmann, professeure en psychopathologie clinique dans les universités de Caen et Rennes, spécialiste en criminologie et experte auprès des tribunaux. Astrid s’intéresse à « ce qui se passe dans la tête des criminels après un passage à l’acte », ce qui se reconstruit, ou non. « La justice restaurative est peu connue des psychologues, car elle n’est pas un dispositif thérapeutique. Pourtant, quand ça marche bien, c’est la meilleure thérapie qui soit, mesure Astrid Hirschelmann. On ne peut pas réparer le dommage subi par le préjudice, mais on va apprendre à le réinscrire dans le lien social et à vivre le mieux possible avec. »
Une étude scientifique sur les effets psychologiques
À la rentrée 2024, Audrey Burlé, la psychologue du SPIP et médiatrice en justice restaurative a réintégré les bancs de l’université de Caen pour les six années à venir, en tant qu’étudiante salariée pour mener à bien une thèse de psychologie sur « les effets psychologiques de la participation à une mesure de justice restaurative chez les participants ». Elle va procéder à une étude « longitudinale », c’est-à-dire suivre des participants sur la durée, avant, pendant et après une mesure de justice restaurative. Elle doit identifier une cinquantaine de sujets, auteurs et victimes, dont la moitié auront participé à un dispositif. Tous seront soumis aux mêmes entretiens et questionnaires, à différents moments de la procédure : Quel impact le sentiment d’être auteur ou victime a sur leur quotidien ? Ont-ils toujours des pensées intrusives ? Le sentiment d’être isolé ?
Audrey veut évaluer scientifiquement ses hypothèses de recherche, issues de son expérience : « Est-ce que la justice restaurative permet de sortir les individus de leur statut de victime ou d’auteur ? De revenir sur une stature médiane et réintégrer la société ? Est-ce qu’elle permet d’atténuer le traumatisme, par la mise en récit, l’écoute attentive de l’autre, par un effet de « reliaison psychique » ? »
Quels que soient les effets mesurés, positifs ou délétères, leur compréhension est nécessaire pour exercer une justice restaurative dans le bien-être des participants. Autrement dit, sans protocole et sans évaluation, « on joue aux apprentis sorciers », résume Camille Launay, de l’ACJM. Il y a aussi des effets « indésirés » qui peuvent être nécessaires pour avancer dans un processus : intensifier un traumatisme pour ensuite l’apaiser, jeter un auteur dans l’incertitude pour qu’il se remette en question. « C’est inconfortable, mais pas indésirable », admet Audrey Burlé.
Seconde rencontre sur les violences conjugales
Une nouvelle rencontre est programmée en avril 2025 entre des personnes condamnées pour violences conjugales et des victimes. Contrairement à la première, les auteurs ne sont pas incarcérés, mais en sursis probatoire, donc à l’extérieur. Les rencontres ont lieu dans un centre socio-culturel de quartier, à Caen. Séverine Adeline est cette fois médiatrice avec Elodie Travers, psychologue du SPIP, spécialisée en psychocriminologie et victimologie. Elle a travaillé auparavant dans une association d’aide aux victimes et à l’Assistante Publique Hôpitaux de Paris et découvert la justice restaurative dans le cadre d’un master en droit des victimes.
C’est elle qui a eu l’idée d’une seconde rencontre sur le thème des violences conjugales. « L’ordonnance de protection des victimes interdit de faire de la médiation restaurative entre auteurs et victimes liés par la même infraction de violences conjugales. Or ce besoin de parler, de comprendre, existe. Le seul moyen d’ouvrir un espace de dialogue est donc la rencontre entre des auteurs et des victimes qui ne se connaissent pas. »
Quatre auteurs participent à la rencontre, dont une femme. Pour les victimes, Séverine a pu compter sur l’aide de Karine : quatre des cinq participantes sont issues du groupe de parole qu’elle a créé.
Séverine a sollicité Michel Suard, psychologue clinicien, pour être superviseur clinique de la rencontre. Il va aider les deux médiatrices à « naviguer entre le loin et le proche. » En d’autres termes, écouter et recevoir les émotions, tout en gardant la bonne distance avec les participants. Michel a 85 ans et pendant des années, il a pratiqué la justice restaurative sans le savoir. Alors qu’il intervenait au centre pénitentiaire de Caen auprès des auteurs condamnés pour crimes sexuels intrafamiliaux, il découvre que des victimes viennent voir leur agresseur au parloir. Des épouses, des enfants. Il propose d’assister aux rencontres comme médiateur. Pendant dix ans, il a accompagné plus de 150 médiations. « C’était sans doute davantage de la thérapie que de la justice restaurative, mais j’ai beaucoup appris de cette expérience. Notamment que la réparation n’est possible que si on a une meilleure estime de soi. S’autoriser à parler de soi, c’est très réparateur et c’est une des clés de la justice restaurative. »
Fendre la carapace
Le nouveau quatuor, constitué des deux médiatrices et de deux membres bénévoles de la communauté (un professionnel de santé et une fonctionnaire retraitée), débriefe longuement après chaque séance. Les premières sont difficiles. « Les victimes avaient l’impression d’avancer seules. Elles nous disaient : tout ça pour ça ? », relate Séverine. Caroline, qui participe comme victime, se souvient qu’au départ, les auteurs « restaient sur leur garde, comme si ce n’était pas si grave. Tout tournait autour d’eux, de leur image ; ils ne voulaient pas se montrer faillibles ou vulnérables. Il a fallu qu’on aille les chercher. J’ai fini par leur dire : je ne vous crois pas. » Et la carapace s’est fendue pour laisser place à l’authenticité.
« Le vrai dialogue entre auteurs et victimes est arrivé à la quatrième rencontre, mesurent les médiatrices. Chacun a pris le temps d’appréhender l’autre. » Après quoi, « un espace de fraternité et de sororité » s’est ouvert, « où les mots relations humaines font profondément sens », confie Caroline. Dans le petit carnet de bord qu’elle tient, elle a écrit à la 4e séance, à propos de la justice restaurative :
« Un espace privilégié et hors norme d’accueil bienveillant et sans jugement où je peux manifester mes émotions, exister dans mes traumas, être reçue, entendue et vue dans ma souffrance et dans ma résilience. »
Pour la dernière séance, chacun a apporté quelque chose à manger. Le buffet était à l’image des derniers échanges : généreux.
« Vague d’amour »
Début juillet 2025, lors de la dernière rencontre bilan, une victime témoigne : « Ça m’a profondément réparé, j’ai reçu tellement plus que j’attendais, une vague d’amour ». « Je me suis réhabilitée à moi-même, lance une autre. J’étais restée figée à un moment de ma vie et je me suis remise en route. » Dans son journal, Caroline a écrit après la dernière séance :
« Apaisement de mes peurs, espoir de me sentir à nouveau reliée au monde, j’avance vers plus de confiance et de paix intérieure. J’ai pris ma place. »
Christophe, lui, est « devenu un autre » en six mois. Ce chef d’entreprise, la cinquantaine, qui n’avait jamais failli ni donné signe de faiblesse, a vécu en tant qu’auteur participant un moment d’émotion intense. « Je n’ai jamais pleuré autant. En sortant de ce programme, tout s’est cassé la gueule. Je suis sorti du déni, j’ai compris que j’étais faillible, j’ai appris l’humilité. » Il s’est exprimé ainsi devant le groupe : « J’étais venu avec plein de certitudes. Je n’avais rien compris. Je voulais vous demander pardon, mais ce que j’ai fait est impardonnable. Aujourd’hui je veux vous dire merci. » « Ton pardon, je ne l’aurais jamais pris, lui a répondu une victime. Mais ton merci, je le prends et je le mets sur mon cœur. » À 54 ans, Christophe a décidé de reprendre des études de psychologie et d’intégrer la communauté de la justice restaurative.
« Ce qui se passe lors de ces rencontres est exceptionnel, dans le sens où c’est un moment d’exception dans le parcours de ces personnes, poursuit Elodie. Ce n’est pas incroyable, ce n’est pas de la magie, c’est quelque chose de possible et qui marche. Ça a beaucoup de sens pour moi professionnellement. »
Dans la loi, mais sans moyens
Quel est le bilan, trois ans après l’ouverture du poste de coordination ? Dix mesures de médiation restaurative entre auteurs et victimes ont été réalisées, huit sont en cours et autant en attente. Six conseillers pénitentiaires, deux psychologues du SPIP et quatre personnes bénévoles ont été formés à la justice restaurative. Les associations de victimes, comme l’AJCM, n’ont pas envoyé leurs salarié.es se former. « On n’a pas les crédits pour les faire travailler ensuite sur la justice restaurative, explique Camille Launay. Partout, les financements pour l’action socio-judiciaire sont en baisse. On a déjà du mal à garder nos salariés sur nos missions. » L’antenne Nord-Ouest de l’Institut Français pour la Justice Restaurative, ouverte en octobre 2023, a fermé le 31 décembre 2024 faute de financement. Séverine dresse un constat amer : « On ne peut pas s’embarquer sans moyens financiers, avec des formations de quelques jours seulement, sans supervision a minima sur les premiers accompagnements, sans décharge. En France, on a inscrit la justice restaurative dans la loi, ce que beaucoup de pays nous envient, mais on ne lui a pas donné les moyens d’exister. »
La dernière rencontre a été financée à hauteur de 500 euros pour la supervision technique sur le budget du SPIP de l’an passé. L’ACJM a payé les frais de transport d’une victime et d’un auteur, pour 360 euros. Les animatrices et bénévoles de la communauté ont avancé de leur poche les achats de collation pour les 40 entretiens individuels, les deux rencontres en sous-groupe et les six rencontres plénières. Un second cercle de bénévoles a été mobilisé pour pallier les difficultés de transport des participantes. Les psychologues associés et le superviseur clinique ont travaillé bénévolement. Les locaux ont été prêtés par les partenaires.
« La justice nous laisse au bord du gué. »
Avec 170 mesures mises en œuvre en 2024 en France, dont moins de 20 rencontres détenus-victimes (données de l’IFJR), la justice restaurative ne fait pas encore réellement partie du paysage juridique français. « On est dans un système social et judiciaire fondé sur la sanction, la punition, la séparation entre auteurs et victimes et pas sur la réparation, comme en Belgique, abonde Michel Suard. En France, l’institution gère l’affaire et garde le silence. »
Karine, elle, continue d’animer ses groupes de parole, deux fois par mois, et un réseau social privé, auxquels ont déjà participé plus de 200 femmes victimes de violences sexuelles. Elle monte une association, « Déploie tes elles », pour aider les victimes à se reconstruire à travers l’art, le sport et les pratiques psychocorporelles. Elle ne fera pas appel du classement sans suite de sa plainte. « La justice ne nous aide pas à progresser. Elle nous laisse au bord du gué. » Elle a décidé d’aider les autres à traverser avec elle, pour reprendre le chemin de leur vie.

