En décembre 2020, Solveig et Aude vivent l’impensable : leur fils d’un an et demi, Maël, décède d’une leucémie très rare. Pour continuer de le faire vivre et remercier les gens qui les avaient aidées financièrement, elles entreprennent un « Détour de France ». Un long voyage thérapeutique à vélo, pour essayer d’avancer et raconter Maël, encore et toujours.
Un mercredi matin du mois de juin pas comme les autres à la Maison du vélo, à Caen. Une chanteuse vient présenter son nouveau titre, « Jeannie Treize Or », à une équipe de France 3 Normandie. Le décor est parfait. Derrière cet accueil musical d’un jour, dans le grand atelier, sont jonchés ici et là cadres de vélo, boîtes à outils et autres pièces détachées, où vont et viennent des personnes venues réparer leur bolide, entourées des mécano-vélos.
Parmi eux et elles, Solveig, salariée à mi-temps depuis début 2022. Ce jour-là, elle accompagne un jeune homme hébergé en Institut médico-éducatif, venu faire un stage en mécanique. Solveig est attentive, patiente et concentrée, prête à transmettre ses connaissances. Pourtant, dans ce domaine, on peut dire qu’elle est presque novice. Il y a trois ans, rien ne lui laisser présager un tel avenir.
En 2019, Solveig est photographe indépendante. Elle vit à Mondeville, à côté de Caen, avec sa compagne, Aude, professeure d’EPS. Cette année là, elles attendent un heureux événement : leur fils Maël naît, c’est le bonheur. « Jusqu’au jour où on a appris qu’il était atteint d’une leucémie. C’était en octobre 2020, Maël avait 16 mois. Après avoir fait une prise de sang, notre médecin traitant nous a dit de l’emmener aux urgences pédiatriques. Les résultats n’étaient pas bons. Je suis allée chercher Aude et Maël chez la nounou. Il a été hospitalisé pendant une semaine », raconte avec douleur Solveig.
Dans le cas de la leucémie – cancer touchant les cellules souches du sang – différents processus de soins sont possibles, selon le type de la maladie. La chimiothérapie soigne certaines formes, les greffes de moelle osseuse d’autres. Solveig et Aude apprennent qu’il s’agit d’une forme rare, ne se soignant que par des greffes. « Suite à l’hospitalisation d’une semaine entière, Maël retournait à l’hôpital deux fois par semaine, se souvient Solveig. A côté de ça, il fallait trouver un donneur et tout un processus s’est mis en place. On devait attendre pour la greffe parce qu’il n’y en avait pas à Caen. On était assez confiantes. »
En novembre, un mois après le diagnostic, l’état de Maël s’aggrave. Il a de la fièvre et du mal à respirer. Il est hospitalisé en décembre. Tout va très vite. Solveig a la gorge serrée, à peine deux ans après : « Il est arrivé en réanimation pédiatrique un lundi, le soir il était mort. »
Une bouée de secours
Pour les deux mamans, impossible de reprendre le cours normal de leur vie. Elles ont besoin d’une « bouée de secours » pour avancer et ne pas sombrer. Avant le décès de Maël, elles apprennent que leurs proches ont mis en place une cagnotte pour les aider financièrement. Solveig et Aude ont mis leur vie professionnelle de côté. « On a été surprises et étonnées. Chaque membre de notre famille avait fait jouer son réseau. Au début, on connaissait les gens qui participaient à la cagnotte, après plus du tout ! On s’était dit qu’une fois Maël guéri, on partirait tous les trois faire un tour de France à vélo pour remercier tous ces gens. » Parce qu’Aude et Solveig veulent continuer à faire exister Maël, l’idée du voyage reste après son enterrement.
Elles préparent en janvier 2021 un « Détour de France » de 6 000 kilomètres, à raison de 90 kilomètres par jour, en moyenne : « On a acheté une carte de France et on a punaisé tous les gens chez qui on voulait aller. On a rejoint les punaises avec des fils de manière assez cohérente. La carte ne faisait pas juste le tour. Il y avait pleins de détours. » Et puis des trous, très vite remplis avec des gens qui entendent parler de leur histoire. Albums photos de Maël dans les sacoches, elles partent de Normandie fin février 2021 et rendent visite à leurs proches, ceux qui n’avaient pas pu faire la rencontre de leur fils avec le Covid. Solveig et Aude deviennent des « ambassadrices », « en mission » pour Maël. Avant de partir, elles ont lu des choses sur le deuil et savent que « raconter encore et encore ce qui s’est passé fait partie du processus. » Tous les jours, elles remplissent le carnet de bord sur leur page Facebook intitulée « En selle avec Maël », et sont suivies de près par la presse locale.
Elles sont rejointes le temps d’une étape par un proche ou un curieux venu faire leur rencontre. C’est le cas d’Axel qui avait fait la route depuis la Belgique pour retrouver Aude et Solveig à Metz. « Il avait besoin de ce partage d’expérience. Il s’était renfermé après la mort de sa fille, huit ans avant. Il était admiratif du fait qu’on a décidé, avec Aude, d’en parler tout de suite », se rappelle Solveig. Bien que ce ne soit pas « dans sa nature de parler » facilement, Aude a tout de suite conscience de ce « contexte particulier qui faisait que la parole s’ouvrait facilement » et de la « nécessité de ne pas se renfermer ».
Se raccrocher à la vie
De retour de leur détour en août 2021, Aude et Solveig doivent se raccrocher à la vie, tant bien que mal. Aude est vite rappelée par l’académie de Caen pour reprendre son poste de professeure, soutenue par ses collègues et ses élèves, parfois « sans qu’ils ne le sachent vraiment ». Mais pour Solveig, plus possible de reprendre son métier de photographe : « Je travaillais souvent toute seule pour avoir cette liberté que je recherchais. Je voulais être entourée de collègues, dans un système plus cadré, sinon on rumine trop. » Déjà, elle a l’idée de se reconvertir dans la mécanique-cycle. Elle devient surveillante dans un collège en septembre et fait des premiers stages dans le vélo, pendant les vacances scolaires. Puis elle arrive à la Maison du vélo en janvier 2022 où on lui propose un CDD en remplacement. Lorsqu’elle aura son CQP-cycle (certification de qualification professionnelle), elle pourra exercer où elle le souhaite, pour promouvoir la pratique du vélo au quotidien.
Désormais séparées, Aude et Solveig sont fières de ce projet qui les a sauvées, qui leur a permis, à chacune, de retrouver un équilibre. Pour Aude, « c’est comme gravir une montagne. Derrière ça descend et ça fait du bien. »