Janvier 2021

Un lycée pour se raccrocher

Marylène Carre

Un lycée pour se raccrocher

Ils avaient décroché du système scolaire depuis plusieurs années. Le microlycée leur a ouvert ses portes. Dans cette structure scolaire expérimentale de l’Education nationale, l’équipe pédagogique tente de les réconcilier avec l’école et avec eux-mêmes. Pour écrire cette nouvelle histoire, Grand-Format s’est immergé pendant une semaine au MicroLycée de Caen.

Un récit en trois épisodes, raconté au jour le jour.

Premier jour

Patrice, le coordinateur du MicroLycée, entre dans le bureau des profs, rebaptisé salle Séléné, déesse des solutions. Il vient de faire le compte des élèves manquants. « Pas si mal pour un lendemain de jour férié… En une journée, tu perds le travail de quinze jours. Les retours de vacances, c’est carnaval. Tu t’accroches au bureau et tu attends les vagues. » La semaine dernière, le taux de présence était de 67 % en première année et 79 % en deuxième année. Adeline, la professeure d’anglais, décroche le téléphone pour appeler les absents. « Allo, c’est Adeline du MicroLycée. Tu n’es pas en cours ce matin. On voulait savoir où tu es et quand tu reviens. » Ici, ceux qui manquent à l’appel ne sont pas stigmatisés. Tous sont entrés au MicroLycée après avoir décroché de l’institution scolaire, plusieurs mois voire plusieurs années. Se lever le matin, c’est la première bataille.

Deuxième jour

Emma a dix-huit ans aujourd’hui. Max a préparé un gâteau et diffuse « Cette année-là » reprise par M. Pokora sur son portable. C’est l’un des rares anniversaires célébrés au MicroLycée. La plupart préfèrent oublier « ce jour comme un autre ».

Troisième jour

Christos, le prof d’histoire, n’a pas vu Zoé depuis plusieurs jours. Il appelle la grand-mère. « Elle dort ? ne la réveillez pas, mais demandez-lui si elle revient cet après-midi. » Il faut garder le lien. « On est toujours sur une ligne de crête », explique Christos, avant de reprendre le téléphone. « Allo, je suis le tuteur de Mathieu. On n’a pas de nouvelles de lui. Vous non plus ? Ça fait quinze jours qu’il est chez sa copine ? OK. » Il interrompt la conversation et raccroche. « Quand on prend les gamins, on prend la famille qui va avec. Et elle fait souvent partie du problème. »

Quatrième jour

Le proviseur du lycée Rostand est venu discuter avec l’équipe du cas de Myriam. C’est lui qui devra prononcer la radiation de l’élève. « Alors on fait quoi ? », interroge Christos. « Je cherche, répond Patrice. Moi je m’interroge sur ce qui est le mieux pour cette jeune fille et pour tous les autres. » Ce matin, un élève est arrivé en kilt au lycée. Une réponse aux insultes homophobes de Myriam.

Cinquième jour

10h. Une avocate est venue animer une séance avec les ML1 qui devront bientôt être jurés lors des plaidoiries de leurs collègues de deuxième année. Patrice a choisi de leur montrer un reportage sur les coulisses du procès de Carmen Bois, une jeune femme accusée d’avoir tué son père maltraitant. Elle ne nie pas le meurtre, mais est-elle coupable d’avoir donné intentionnellement la mort ? Chacun donne son avis, prend le temps d’écouter les autres.
Elle n’a eu que très peu d’éducation. Son père était au dessus de tout le monde, elle ne mérite pas d’aller en prison.
Elle a fait le geste.
Elle a frappé pour se défendre.
L’avocate les accompagne : « Votre avis est propre à votre histoire aussi. Les jurés tranchent dans leur intime conviction. Votre avis est légitime et subjectif. »
Elle n’avait pas l’intention, pourquoi la condamner ? Elle ne va pas ressortir pour tuer d’autres gens !
Elle a tué.

Sixième jour

10h. Adeline, la prof d’anglais, a rendez-vous avec l’éducatrice d’une élève. L’éducatrice est arrivée, mais pas l’élève. Personne ne sait où elle est.
– « Elle ne parle ni à la psy ni à nous. On ne peut pas l’aider si elle ne veut pas », fait remarquer Adeline.
Son absence aujourd’hui n’est pas un hasard : elle ne veut pas qu’on s’occupe de ses affaires. Elle est en foyer depuis deux semaines. Elle a réglé la question du logement et elle se rend compte que le problème reste entier, répond Patrice. Elle a peut-être besoin d’aller gratter un traumatisme. Le jour où elle aura fait ça, on sera là pour l’accompagner dans sa scolarité.
Elle est fuyante.
– Personne n’a jamais rien obtenu d’elle. Elle cherche tout pour ne pas se faire aider. La seule chose qu’on peut faire, c’est lui dire qu’on sera là, on ne lâchera pas. On tient le lieu et on attend.

Septième jour

Dans la salle commune, Adeline motive les troupes pour ranger la vaisselle de la veille. Elle doit s’y prendre à trois reprises, mais finit par être entendue. La corvée devient vite un jeu. Dans un coin de la pièce, un jeune baisse la tête. « Il y a eu un clash hier », commente Patrice, avant de rejoindre sa salle de classe.

Huitième jour

Peu de ML1 ce matin. Patrice est soucieux. « On en a trois ou quatre dans le dur. On est en phase d’éloignement. J’aime pas la couleur que ça prend. Ils nous provoquent, nous testent. Ils reproduisent ici ce qui se passe à la maison ou ce qui s’est passé au lycée : la recherche du conflit. » La consommation de drogues biaise la relation. « On est coincés et j’aime pas être coincé. Le discours moralisateur, ça sert à rien. La confiance ne prend pas pour le moment, donc c’est désarmant. Tout peut déraper du jour au lendemain. »
« C’est jamais gagné, mais c’est jamais perdu ! », lui rappelle Adeline. Patrice sourit : «  Il y aura toujours l’un d’entre nous pour dire on essaie encore. »

Ce reportage a été réalisé en novembre 2020 dans le cadre du dispositif jumelage-résidences d’artistes en partenariat avec le MicroLycée de Caen, La Renaissance et Grand-Format, avec le soutien de la DRAC Normandie et du Rectorat de Caen.