Mai 2019

Jeannette, madeleines solidaires depuis 2015

Marylène CARRE
Raphaële KIPEN
Mathias BENGUIGUI

L'occupation

Quand les fours se sont arrêtés, un matin de 2013, les salariés de l’usine « Jeannette », à Caen, ont pensé que tout était cuit : la biscuiterie normande était donc promise au même destin que des centaines d’usines en France. Mais dans cette vieille maison de 166 ans, une poignée de femmes en a décidé autrement. Armées de leurs petits gâteaux, Rosa et ses collègues ont mené une inoubliable guerre d’usure contre le déclin industriel.

«Tenue correcte » était-il écrit dans le courrier. Rosa a gardé le secret de sa toilette, jusqu’à ce mardi où elle a retrouvé les copines sur le parking de l’atelier, aux portes de Caen. La pluie de la veille a laissé place à un temps clair. Il est très tôt, mais Rosa a l’habitude des réveils au milieu de la nuit, du temps de l’ancienne biscuiterie.

Ce matin pourtant, l’ouvrière de cinquante ans ne vient pas travailler. Elle a troqué le bonnet des « Jeannette » que leur a offert le nouveau patron contre un petit béret élégant. Elle a relâché ses cheveux et s’est maquillée. Apprêtées comme pour un jour de fête, rayonnantes, elle et ses collègues sont montées dans le bus qui les mène à l’Assemblée nationale.

Ce 16 février 2016, elles ont rendez-vous avec les députés. Elles vont signer un contrat pour vendre leurs madeleines à la buvette des parlementaires. Surtout, elles sont venues livrer leur histoire. Celle d’une longue résistance pour sauver leurs emplois et une marque française vieille de 166 ans. « Vous êtes des héroïnes », leur avait dit Franck Mérouze, le secrétaire de l’union locale CGT, après 11 mois d’occupation d’usine.

« Nous sommes des princesses », avait répondu Rosa, la voix tremblante d’émotion, devant le tribunal de commerce de Caen qui venait de leur attribuer un repreneur. « Des princesses qui se sont sauvées avec leur prince charmant. »

Rosa Do Santos

Aînée de sept enfants, fille d’immigrés portugais, Rosa Do Santos entre à 16 ans chez Jeannette, en 1972. La biscuiterie, championne nationale sur le marché de la « pâte jaune », produit en une année près de 7 000 tonnes de pâtisseries. Rosa est l’une des 300 salariés, répartis sur deux sites. Elle travaille au « fruitage », la dernière opération qui n’a pas encore été automatisée au sein de cette grande usine de production. « Il fallait garnir les petites madeleines de fruits confits et d’amandes effilées », raconte-t-elle en mêlant machinalement un geste mille fois répété à la parole.


“Nous étions tous en train de travailler et tout à coup, ça s’est coupé. C’était la fin.”

À l’époque, Rosa parle mal français, les copines l’aident. Elles ont toutes le même âge. Dans le vacarme assourdissant des chaînes de production, elles partagent leurs secrets et leurs rêves de jeunes filles. Elles fêteront ensuite les mariages et les naissances. « C’était comme une deuxième famille », se souvient Rosa, attendrie. Une famille au sein de laquelle elle découvre la culture française et la langue, qu’elle colore encore aujourd’hui de son accent et d’expressions fantaisistes.

L’ancien site de production de Jeannettes était aussi la dernière usine intra-muros de Caen.

Les filles encaissent les coups durs et se serrent les coudes. En décembre 2013, l’entreprise ne compte plus que 37 salariés. Le bâtiment et les machines sont à bout. En quelques jours, à la veille de Noël, tout s’arrête brusquement. « On a fini le stock d’œufs et les fours ont cessé de tourner », peine à raconter Rosa. Malgré les signes annonciateurs, elle ne veut pas y croire. Les services de l’État sont formels : « Jeannette, c’est terminé ». Rosa et ses copines ont passé la cinquantaine.


“Tant qu’on était dans l’usine, on n’avait pas l’impression d’être au chômage.”

C’est Françoise Bacon, la déléguée CGT de l’usine, qui a eu l’idée. Quand elle apprend, dans le canard local, que la vente aux enchères des machines aura lieu le 20 février 2014, elle appelle la centrale syndicale. Le tribunal a prononcé la liquidation de la biscuiterie un mois plus tôt. Les salariées viennent de recevoir leur lettre de licenciement.

Franck Mérouze, chef de l’union locale, se souvient du premier contact. « Je leur ai demandé ce qu’elles voulaient : toucher une prime ou conserver leur emploi ? Toutes ont répondu qu’elle voulaient travailler. Elles m’ont demandé si elles pouvaient occuper l’usine. J’ai dit : bien sûr qu’on va l’occuper cette usine ! »

Les filles sont rentrées dans la nuit. Rosa se souvient de leur infiltration discrète. « On connaissait tellement les lieux, qu’on auraient pu y entrer les yeux fermés », semble-t-elle justifier. Quand le commissaire-priseur et la dizaine d’acheteurs arrivent au petit matin, « avec leurs gros camions aux plaques d’immatriculation étrangères », ils ne peuvent pénétrer dans l’enceinte. Le grand portail est cadenassé. L’occupation des « Jeannette » a commencé. Personne ne se doute alors que le siège durera si longtemps.

La décision d’occuper l’usine sonne comme l’ultime révolte. Les « Jeannette » ont réagi instinctivement, pour sauver leur outil de travail. « Qu’est ce qu’on aurait fait à rester chez nous ?, demande Rosa. Tant qu’on était dans les murs, on n’avait pas l’impression d’être au chômage. »

Petit à petit, la mobilisation s’organise. À l’extérieur, les murs en pierre sont placardés d’affiches, de slogans peints et de tracts laminés par la pluie et le vent. « Prime de misère, blocage de l’usine », « Non au pillage industriel » ont écrit les salariés. Au-dessus du grand portail, un rétroviseur a été installé pour vérifier qui sonne à la porte et une bouteille de gaz trône symboliquement.

À l’intérieur, il n’y a plus d’odeur de biscuits chauds, ni de graisse de machine. Plus de bruit si ce n’est le murmure d’une télévision. Un grand panneau d’affichage sert à planifier les tours de garde. Vingt et un salariés se relaient jour et nuit, « les femmes seulement le jour », précise Rosa. Une cuisine sommaire a été installée, une grande table pour manger et des lits de camp pour se reposer. Le site est nettoyé tous les jours, car « l’usine doit être belle le jour où le repreneur viendra ». La menace d’expulsion est permanente.

Franck Mérouze

Quand le moral des ouvrières flanche, la détermination de Franck Mérouze chasse le doute. Le bureau de l’union locale de la CGT est à deux pas de l’usine, et le syndicaliste, un homme de la génération des « Jeannette », est toujours disponible.

Le sursaut

L’occupation se prolonge et les « Jeannette » craignent de tomber dans l’oubli. Rosa se décourage : « comment nous faire entendre, nous qui sommes si petites ? » Les 21 occupants vont alors prendre une décision risquée, mais qui sera déterminante : rallumer les fours, relancer la production, pour démontrer que la Jeannette n’est pas d’arrière-garde.

Dans le bruit presque rassurant des machines, chacun retrouve son poste, sa gestuelle. Une nostalgie, teintée de colère et d’inquiétude, flotte dans l’usine. Rosa ferme les yeux. « L’odeur familière des madeleines est revenue. » Elle les ouvre à nouveau, le regard lumineux.

« Il n’y avait plus de patron, mais on produisait. »

À ce moment précis tout bascule, les ouvriers prennent conscience de leur pouvoir, encouragés par Franck Mérouze. « On a les salariés, on a le savoir-faire et on a les outils. Qu’est ce qui nous empêche de relancer la machine ? Celui qui sait dans l’usine, ce n’est pas forcément l’employeur, ni l’actionnaire, c’est le salarié. À partir du moment où l’on est dans cet esprit-là, les choses deviennent réalisables. »

La première fournée « illégale » est vendue sur le marché de Caen en février 2014. En une heure, 350 kilos de madeleines disparaissent. « Ça fait chaud au coeur », se souvient Rosa. La Jeannette vient de révéler son pouvoir fédérateur. Elle n’est pas seulement la « madeleine de Proust » des Caennais, qui ont grandi avec l’odeur de la pâte sucrée, elle devient le symbole de la lutte pour l’industrie française.

Les « Jeannette » ne combattent plus seules. Les Caennais se sont émus. Les médias ont compris leur détermination. Journaux, radios, télévisions, locaux et nationaux, relaient l’histoire qui s’écrit derrière les murs de l’ancienne usine. Les politiques enfin, ont pris la mesure de l’engouement populaire.

Alors que l’occupation se prolonge, les soutiens se multiplient. Les communes voisines livrent le surplus des cantines scolaires, les riverains apportent des produits de première nécessité. La comédienne Audrey Vernon joue deux spectacles sous le toit de tôles de l’usine occupée au profit des « Jeannette ». Les étudiants des Beaux-Arts viennent « croquer » des madeleines. Trois autres fournées sont vendues à la porte de l’usine et sur les marchés. Jeannette est mûre pour la reprise.


“Comme un sauveur…”

En septembre 2014, la première audience au tribunal de commerce laisse entendre qu’il y a 23 repreneurs potentiels. À la seconde, c’est la désillusion ; ils ne sont plus que neuf candidats « sérieux ». Un seul d’entre eux envisage de produire en France et de garder une partie des salariés.

Georges Viana

Il s’appelle Georges Viana, il a 49 ans, ressemble vaguement à Luc Besson et s’est spécialisé dans le redressement d’entreprises en difficulté pour le compte de grands groupes. C’est sa première expérience en solo et il s’est mis en tête de reconstruire la biscuiterie en partant de presque rien, sinon de la réputation des madeleines et de l’envie des salariés.

Rosa se souvient à peine de la première venue de Georges Viana à l’usine. Mais il est revenu, une fois, deux fois. Pas pour le matériel, qu’il sait inutilisable, mais pour se galvaniser à l’énergie des « Jeannette ». Leur combat l’a replongé des années en arrière, lorsque son père, ouvrier portugais, s’est retrouvé sans emploi. « C’est quelque chose que l’on n’oublie pas lorsque qu’on est gamin », lâche-t-il. De son côté, il a entrepris de lever des fonds et a trouvé en Franck Mérouze un allié inattendu. Adversaires sur le papier, les deux hommes ont des valeurs communes et une vision pragmatique de la situation. Ensemble, ils vont se démener pour sauver les emplois. « On avait deux patrons », sourit Rosa, l’un entrepreneur et l’autre syndicaliste. En janvier 2016, Georges Viana sera le premier patron invité aux vœux de la CGT.

Les deux hommes vont passer des mois à convaincre les administrateurs, les élus et la justice de les aider. Devant la frilosité des banques, Georges Viana sera l’un des premiers entrepreneurs à faire appel au financement participatif, via la plate-forme Bulb inTown. En novembre 2014, plus de 2 000 contributeurs apportent ensemble 100 000 euros. « Les gens se sont solidarisés parce qu’ils se reconnaissaient dans les « Jeannette », estime Georges Viana. Ils se sont dit qu’ils pouvaient contribuer à sauver des emplois, si les pouvoirs publics et financiers ne le faisaient pas. »

Le 24 novembre 2014, le tribunal de commerce de Caen attribue la marque, les recettes et les actifs incorporels à Georges Viana. L’offre la moins-disante, mais la plus sociale, l’a emporté. « Jeannette » pleure de joie.

La nouvelle Jeannette

Ici, un clavier d’ordinateur et une souris, là, une armoire. En janvier 2015, Maître Rivola, le commissaire-priseur, qui avait trouvé porte close un an plus tôt, revient procéder à l’inventaire du matériel. Les « Jeannette », leur avocate, Elise Brand, et les représentants de la CGT lui emboîtent le pas, alors qu’il arpente, tatillon, les moindres recoins de l’usine. Comme à son habitude, Françoise Bacon, la déléguée CGT, ne se laisse pas impressionner. « On nous soupçonne d’être des voleurs, c’est la meilleure celle-là ! » L’ambiance est tendue. Maître Rivola menace d’arrêter et de quitter l’usine. « Je fais mon travail, si vous n’êtes pas contents de mon estimation, faites la vôtre. » L’avocate s’interpose fermement : « cet outil de production, ça fait plusieurs mois qu’il appartient aux salariés, des années qu’ils travaillent avec. Je crois que ça génère quand même des droits. »

À l’autre bout de l’usine, une table est dressée. La petite fête prévue tourne court. Les larmes ont remplacé les mots. Au souvenir de ce dernier jour, la voix de Rosa s’éteint. « Je suis partie en catimini, par la petite porte ».

Après 344 jours d’occupation, les ouvrières rentrent chez elles, seules et le cœur lourd. Commence le temps de l’attente. Pour Rosa, cela va durer neuf mois. « C’est la période la plus difficile de ma vie. Même si je gardais confiance en Georges Viana, j’avais peur. Je regardais le téléphone et j’attendais. J’attendais et j’espérais… »

La SAS Jeannette 1850 est créée en février 2015. Le nouveau patron quitte la Seine-et-Marne et vient s’installer à Caen avec sa femme et ses trois enfants. L’élan populaire n’a pas gagné les banques, qui refusent toujours de s’engager. Afin de compléter les fonds propres, permettant d’investir dans une nouvelle ligne de production artisanale, Georges Viana fait appel à l’actionnariat participatif : 150 investisseurs deviennent actionnaires et apportent 330 000 euros au capital. En avril, un site de production est trouvé à Démouville, aux portes de Caen. La liste des partenaires s’allonge : la Biscuiterie de l’Abbaye, une autre institution normande, décide d’apporter son soutien logistique à ce concurrent potentiel.

Philippe Parc, sacré meilleur ouvrier de France et champion du monde des desserts, accepte d’écrire de nouvelles recettes, à base d’arômes et d’épices. La nouvelle Jeannette, en forme de coquille Saint-Jacques, est un produit français de luxe, qui joue la carte du terroir et de l’authenticité.

Marie-Claire est la première recrutée, en mai 2015. L’ancienne chef d’équipe des « Jeannette », entrée à l’usine à 16 ans, est devenue responsable d’atelier. Georges Viana peut compter sur elle. Elle n’oublie rien, et surtout pas « ses filles ». « J’ai toujours fait le lien entre tout le monde : Georges Viana, l’avocate, le tribunal, la CGT… C’était toujours Marie qu’on appelait. Je suis un peu la mère de famille chez Jeannette, c’est comme ça. » Alors, en attendant les futures embauches, elle prend des nouvelles, réconforte celles qui s’inquiètent. « Il a promis, votre tour viendra. » Certaines pointent leur nez timidement pour voir à quoi ressemble la nouvelle ligne. Petit à petit, la famille se recompose.

Rosa est embauchée « avec la dernière fournée », le 7 septembre 2015. Elle retrouve les collègues, les odeurs de cuisson, les gestes et les horaires de travail, l’ordinaire d’une vie qui avait cessé depuis 20 mois. « C’est que du bonheur… » À vrai dire, l’activité de Jeannette ne ressemble pas exactement à celle d’avant. Il ne faut plus dire « usine » mais « atelier ». D’industrielle, la production est devenue artisanale, avec deux pétrins et un four. Les « Jeannette » travaillent désormais en musique, esquissent parfois un pas de danse, ne haussent plus le ton pour couvrir le bruit des machines. Comme si tout était devenu plus proche : l’atelier, le produit, les filles…


“On va leur faire voir qu’on est petites, mais qu’on est là quand même.”

Le redémarrage officiel a lieu à la Foire internationale de Caen, à la mi-septembre. L’entreprise compte désormais 18 salariés, dont 11 « ex-Jeannette ». Depuis une semaine, l’atelier tourne à plein régime pour produire quantités de madeleines. Les nouvelles recettes sont très attendues. Pendant dix jours, les ouvrières font la navette entre l’atelier et la Foire, à l’arrière de la moto de « Monsieur Viana ». La foule est au rendez-vous. Revêtues du costume traditionnel de la « Jeannette » normande, elles sont les vedettes.

Laurence Dumont

Sur la photo officielle, Rosa serre la main de Laurence Dumont. La députée PS du Calvados, alors vice-présidente de l’Assemblée nationale, apporte un soutien moral et politique depuis le début du conflit. « Il y avait une rage dans cette lutte qui m’a époustouflée. » En mai 2015, elle plaide leur cause dans l’hémicycle et interpelle les banques et l’État. Un an plus tard, elle les invite à l’Assemblée pour « mettre un coup de projecteur sur cette lutte emblématique, sur le rôle du repreneur et des organisations syndicales et sur le produit lui même. Parce qu’aujourd’hui, il faut qu’elles vendent des madeleines, et pour cela, il faut qu’on en mange. » Les madeleines ont été livrées la veille pour approvisionner la buvette des parlementaires et celle des journalistes. Mais pour la députée, Laurence Dumont, l’enjeu dépasse le sort de l’entreprise :

Sous un soleil radieux, Laurence Dumont accueille les « Jeannette » à leur descente du bus. Quand vient le tour de Rosa, les deux femmes s’étreignent. La journée à l’Assemblée se déroule pour Rosa comme un « conte de fées ».

Le charme opère des deux côtés. Les parlementaires se régalent des madeleines et les « Jeannette » des ors de la République. Le président Claude Bartolone se fend d’un discours de félicitations avant de les embrasser. Sous son petit béret de laine, une Jeannette sourit, ses yeux pétillent. Aujourd’hui, Rosa est un peu une princesse.

Une histoire vraie racontée par Marylène CARRE et Raphaële KIPEN, avec les photographies de Mathias BENGUIGUI.

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